1912

Grâce à Patricia Lopez, nous avons été convié à la troisième édition du festival de danse de Cognac, Danse et vous, qui coïncide avec l’arrivée du printemps. Cette manifestation, inventée par Jacques Patarozzi dans le cadre de la scène conventionnée « Inclinée danse » de l’Avant-Scène, est animée par l’ancien danseur-chorégraphe reconverti dans l’action artistique, conforté par Fabienne Soula, épaulé par les chaleureuses Aurélia Géron et Audrey Amarguellah, soutenu par une équipe efficace. Ce temps fort a pris la relève du Printemps de la danse de Villebois-Lavalette, autre étape régionale et rendez-vous rituel en plein théâtre de nature, dirigé par Patarozzi une onzaine d’années durant et dont spectateurs et créateurs gardent un merveilleux souvenir.

Golden Eighties
Même si c’est l’éclectisme (le hasard des rencontres avec des pièces et des auteurs) qui a guidé la programmation, il apparaît, après coup, que celle-ci a fait la part belle aux chorégraphes français des années 80 : à Monnier-Duroure, Boivin-Houbin, Bastin et Gallotta. L’air de ce bon vieux temps est par ailleurs encapsulé dans les photographies – toutes en noir et blanc, à forte sensibilité et granulation – de Guy Delahaye, exposées au Musée et dans le hall du théâtre, alignant défricheurs et grimauds de la danse moderne : Merce Cunningham, Pina Bausch, Trisha Brown, Carolyn Carlson, Ko Murobushi, Sankai Juku, Joëlle Bouvier, Pascal Houbin, à qui l’expo est dédiée… Les spectacles du week-end ont fait salle(s) comble(s) et ce n’est pas un hasard : un travail de sensibilisation, tout au long de l’année, l’expérience acquise à Villebois-Lavalette puis lors des deux éditions précédentes, un dosage subtil entre néo-classique (Ballet de Biarritz), travail expérimental, hip-hop et contemporain balisé ont sans doute aidé à former un public. La programmation est un art en soi.

Avec modération
Notre week-end avait débuté, comme il se doit, par la visite d’une maison de cognac célèbre, Martell, en l’occurrence, la plus ancienne puisqu’elle fut fondée par un Anglais en 1715 (vues de loin, celles de Hennessy, Camus, Rémy Martin, Roullet-Fronsac, Bisquit n’ont pas l’air mal non plus). Cette année riche en célébrations diverses (centenaire du compositeur John Cage et du créateur du TNP et du festival d’Avignon : Jean Vilar), ce cognassier fêtait le siècle de son produit-phare, le Cordon bleu

Du spiritueux dans l’art
En 1912, Kandinsky publiait son essai Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, qui indique les intentions guidant son geste de peintre abstrait, dans les compositions les plus géométriques comme dans les plus dionysiaques, échevelées ou donnant la sensation d’avoir été improvisées. Nous avons déjà eu l’occasion de dire tout le bien que nous pensions du Vaduz 2036 de Farid Berki, qui s’appuie sur le travail graphique de Kandinsky (cf. son autre fameux essai Point, ligne, plan), découvert à Suresnes il y a de ça quelques semaines (cf. Farid Berki, à la recherche du paradigme perdu). La traduction vidéographique qu’en propose Laurent Meunier a été particulièrement bien mise en valeur sur le plateau de la grande salle. Parmi les interprètes, on a apprécié la performance de Sandrine Monar qui, enceinte, a fait une démonstration de danse nette et précise, fluide, toujours juste.

Daphnis vs Chloé
C’est également en 1912 que Maurice Ravel écrivit sa « symphonie chorégraphique » Daphnis et Chloé pour les Ballets Russes de Diaghilev. En 1982, Gallotta en proposa une version personnelle, qu’il dansa au côté de l’admirable Mathilde Altaraz et du formidable Pascal Gravat, remplaçant la partition d’origine par une musique répétitive au piano signée Henry Torgue, inspirée plus par Satie que par Ravel. Pour signaler la mise à jour de cette pièce emblématique, voire historique, le chorégraphe a glissé avec coquetterie une faute d’orthographe infantile en forme d’esperluette reliant les deux personnages mythologiques, ce qui fait que le titre est devenu : Daphnis é Chloé.

Révélation
Malgré la longueur de l’opus et la chaleur de la petite salle (qui contraste avec la fraîcheur des chais à cognac), le public a réservé un bon accueil à ce pas de trois contemporain, parfaitement écrit, faisant alterner emportements et fougue, envolées et petits gestes précieux, limite ridicules, aux velléités baroques et aux incessants changements de direction (ou d’humeur) portant le seing de la danseuse post-cunninghamienne Louise Burns. Il faut dire aussi que les excellents Sébastien Ledig, Nicolas Diguet et l’exceptionnelle Francesca Ziviani (révélation du festival !), sous la houlette de Beatriz Acuña, sont restés fidèles à la lettre et à l’esprit de l’œuvre qui fait date sans trop dater. La danseuse, qui avait la lourde tâche de succéder à Mathilde Altaraz, s’approprie le rôle sans complexe, l’interprète avec exactitude, finesse et virtuosité, en en gardant sous le coude et le cou de pied.

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