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Nouveau Théâtre de Montreuil

Affronter l’expérience du temps : "Ad astra" d’Emmanuelle Vo-Dinh

mardi 2 juin 2009,
par Raphaël Blanchier, correspondant


Emmanuelle Vo-Dinh aime les groupes de quatre. Elle propose avec Ad Astra le pendant féminin d’Eaux-Fortes, quatuor masculin de 2007. Le spectateur, d’après le programme, s’attend à voir surgir quatre « idoles de la perversion », inspirées de Bram Dijskstra : la femme-animal, la femme-chimère, la femme-sorcière, et la belle endormie, qui sont aussi le prétexte d’un travail sur la tension entre figuration et abstraction. C’est pourtant vers une expérience autrement surprenante que le spectateur se trouve transporté.

Travaillant toujours peu ou prou la répétition et la variation, Vo-Dinh explore les différents rythmes et les possibles expressifs à partir de séquences gestuelles brèves, très voisines, mais toujours différentes, qui ne deviennent jamais de longs enchaînements au déroulé fluide - comme un point dont on peut s’approcher, mais que l’humanité n’atteint jamais.

La pièce est rigoureusement bâtie autour d’une progression gestuelle d’une efficacité remarquable : mouvements fermés proches du sol et de soi, avec quelques contacts à la clé, rigueur des mouvements dans le plan sagittal, hypnotisme d’une transe violente en rouge et noir, et évanescence d’une écoute de la chute, entre mollesse et retenue extrêmes. L’illustration thématique est minimale. Vers les astres, le mouvement d’ensemble propose un cheminement du charnel à l’évanescent.

Les transitions entre les solos sont si soignées que chacune des figures émerge brusquement dans notre perception, avec l’évidence d’un déjà-là, alors même qu’elles sont progressivement et subtilement amenées par de légères (presque imperceptibles) inflexions sonores, lumineuses, gestuelles, scénographiques et spatiales. Le soutien sonore y joue un si grand rôle qu’il tend parfois à rendre la danse un peu superflue, et à saturer rapidement la perception du spectateur.

La chorégraphie traite beaucoup de l’exploration de l’espace par la sensation, l’écoute, et le poids, exploration conçue aussi comme une conquête de son corps, de ses sensations, de la verticalité, de l’horizontalité du plateau, de l’espace d’autrui. Mais il y est question aussi de la configuration de cet espace par quatre danseuses, dont les déplacements et les immobilités donnent relief et temporalité au plateau. Elles sont aidées dans cette entreprise réussie par un sol mobile qui s’enfle d’une respiration incompréhensible, se déforme sous les pas, gardant les traces de ce qui s’est passé, mais qui peut aussi se faire menaçant, jusqu’à absorber les formes fugitives que les interprètes, en proie à la pulsation organique des sons et des gestes, s’efforcent de faire émerger dans l’air.

L’espace, mais aussi, et peut-être surtout, le temps gestuel et le temps mémoriel sont ainsi travaillés, par les apparentes répétitions, les ressemblances trompeuses, l’abstrait et le figural, et les points d’émergence du non-événement dans la durée oubliée, dans une tension entre le relief émergent et l’illusion du continu. Le spectateur prend pleinement part à cette expérience étrange, dangereuse et enivrante, du temps ; là encore, la danse pourrait, semble-t-il, se passer d’un trop-plein de son.

Double conséquence de la rigueur de la construction, la fin laisse un peu sur sa faim, trop discursive peut-être par rapport à l’in cute de l’expérience abyssale à laquelle cette rigueur même nous fait accéder. Vo-Dinh et ses collaborateurs* signent donc ici une pièce qui, malgré quelques choix discutables, prolonge intimement les créations antérieures, n’hésitant pas à affronter, et à donner à sentir au spectateur, les questions difficiles et essentielles, entre autres, de l’expérience du temps, de l’événement, et de la durée – le temps étrange et scintillant des étoiles ?

* conception : Emmanuelle Vo-Dinh
Chorégraphié en collaboration avec les interprètes : Alexia Bigot, Maeva Cunci, Sarah Degraeve, Pénélope Parrau.
Assistante chorégraphique : Micheline Lelièvre
Création musicale : David Monceau
Lumières : Françoise Michel
Scénographie : Emmanuelle Vo-Dinh, Françoise Michel, réalisée par Hans Walter Müller
Vidéo : Marie-Elise Beyne
Costumes : Corine Petitpierre, réalisés par Anne Tesson


Portfolio

Emmanuelle Vo-Dinh / Ad astra © Caroline Ablain Emmanuelle Vo-Dinh / Ad astra © Caroline Ablain Emmanuelle Vo-Dinh / Ad astra © Caroline Ablain

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