samedi 15 janvier 2011,
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Cela démarre fort. Et en même temps mollo. Tout en délicatesse, en légèreté, mezzo voce – et senza luce. Par une infinie ouverture au noir. Une lente trouée en iris. Au bout d’un certain temps, comme dirait l’autre, quelques loupiots mordorés fixés au plafonnier et commandés à distance par Valérie Sigward profilent un halo à l’intérieur duquel, toutes pupilles dilatées, le public sevré de figure ou de signe finit par distinguer quelque chose. Un spectre, en l’occurrence, puis un second. Deux corps, encore indéterminés sexuellement, vêtus semblablement, les jambes et pieds dénués. Progressivement, tout ce petit monde se met en mouvement, en ordre de marche. En branle mais pas pour autant en branle-bas de combat.
La bande son mixe des indications métronomiques à des citations extensives tirées des deux premiers actes du Tristan und Isolde (1865) de Richard Wagner (on prononce : « vague nœud » en allemand), dans une version un peu grésillante (= repiquée d’un 33 tours) gravée après-guerre par Wilhem Furtwängler er selbst, chantée par Ludwig Suthaus et, surtout, par l’archangélique Kirsten Flagstad.
Mélanie Cholet et Max Fossati, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, les deux danseurs du début de soirée, évoluent chacun de son côté, sans jamais se toucher. Ils dessinent de brèves trajectoires et semblent ralentis ou en état d’apesanteur dans l’étroit périmètre où on (le choréauteur) les a cantonnés, qui va de jardin au centre-gauche du plateau à même le plancher des vaches du studio pantinois. Ils sont certes disjoints, comme l’indique le titre générique de l’opus, Trois études de séparation, mais, à l’occasion, ils fusionnent, gestuellement parlant, avec la musique. Par métaphore, on a pris l’habitude de parler de la musicalité du mouvement. Dans le cas présent, comment pourrait-on qualifier autrement la qualité de la danse écrite par Richard et incarnée par le duo éthérique Cholet-Fossati ?
En ces temps d’images 3D, Alban Richard a audacieusement mis à plat l’élément visuel de son étude Luisance. Il a aligné la danse sur la musique, en plaçant sur un même plan ses deux interprètes féminines, Céline Angibaud et Laurie Giordano. Toutes deux perchées sur leur mini-estrade, les jeunes femmes ont enchaîné jusqu’à plus soif une courte série de gestes et d’expressions du visage, un échantillonnage de danse moderne allant de Martha Graham à Pina Bausch et des grimaces pantomimiques empruntées à Valeska Gert, à Zouc, aux danseuses d’Hijikata ou aux élèves de l’Ecole de théâtre corporel Magenia. La B.O. de Félix Perdreau, à base d’un psaume de Bach, « O Haupt voler Blut », extrait de sa Passion selon Saint Matthieu (1727), revu et corrigé par Léopold Stokowski, piège l’auditeur dans une nasse ou une masse sonore. La diffusion audio, en partant du fond de scène, en passant par le côté pour, enfin, frapper la nuque du spectateur, est plus efficace que tous les effets auxquels nous ont habitué la stéréo, la hifi, la quadriphonie, le dolby ou le sensurround.
Il convient de souligner la qualité des costumes réalisés par Corine Petitpierre. Cette créatrice talentueuse, déjà repérée ailleurs (au théâtre mais aussi dans des performances plus personnelles), apporte sa touche originale à l’édifice. Elle joue avec des matières brutes, laissées comme à l’état d’inachevé, d’abandon, d’imparfait. Ses vêtements sont contemporains, portables en ville comme en soirée, et semblent déjà patinés, voire intemporels.
Ainsi donc, si la première étude joue sur l’horizontalité du mouvement, la deuxième mise sur la verticalité de l’interprète. Le film de Xavier Baert (Lacis), qui ferme le ban d’Alban, restitue clairement et on ne peut plus explicitement le moment unique, pour ne pas dire intime, du croisement, de la rencontre charnelle entre deux danseurs en tenue faunesque (Max Fossati, déjà cité et David Lerat, barbu déjà remarqué chez Marion Lévy). Est-ce un hasard ? S’il fallait vraiment interpréter les images, on pourrait dire que l’homme est l’avenir de l’homme – ce que pensait Aragon à la fin de sa vie. Le couple masculin semble en tout cas ici le seul possible, celui d’homme-femme (Lointain) ou de femme-femme (Luisance) étant à première vue voués à la désunion.
Connaissant Mozart aussi bien que ses classiques du cinéma sur le bout des doigts, Xavier Baert a su utiliser et agencer ce qui se fait de mieux en matière de film expérimental, que ce soient les fonds noirs de Klonaris-Thomadaki, la thématique corporelle chère à Soukaz, Marti ou Almuro (avec le côté militant des premiers mais sans le prosélytisme cru et exacerbé de ce dernier), la sûreté du cadrage et le sens des plans serrés d’un Téo Hernandez, la rigueur structurelle, à base de clignotements tout ce qu’il y a de supportables, finalement, d’un Sharits ou d’un Kubelka.
Le gala s’achève donc comme il a commencé, en beauté.