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Anastylose, de Julien Lestel

mardi 12 octobre 2010,
par Nicolas Villodre


Liliane avait fait sa valise. Elle se trouvait à New York, d’après son chambellan, maître de cérémonie. Elle avait préféré, sans doute, par les temps qui courent, se distraire – on la comprend –, et avait dû opter pour une soirée plus branchée, techno, house, turfing, fingering, tabarnak, bref, tout ce qu’on voudra, mais loin de Paris, de Neuilly, plutôt que d’avoir à supporter – ce qu’elle fait déjà avec ses deniers – un académisme de bon ton dans la magnifique salle de la rue de La Boëtie et tout ce qui va avec : des invités de marque triés sur le volet, un cercle d’amis plus ou moins vrais et un public bourgeois d’avocats et de ministres d’affaires susceptibles de lui rappeler le bureau.

Liliane était plus Lady Gaga que Janine Charrat. C’était son mood du moment. Pas question, donc, pour elle de se farcir la compagnie du trio Julien Lestel (le danseur-chorégraphe, son double, Gilles Porte et la belle brune ténébreuse Cinthia Labaronne). Elle n’en voyait pas vraiment la nécessité, l’urgence, l’utilité. C’était bien sûr injuste pour eux, qui avaient longuement, soigneusement, préparé cette soirée, répété l’enchaînement des lumières avec l’écliargiste, l’arrivée de la cage en forme d’igloo avec les machinots – élément scénographique qui fait un peu penser à la grande robe à panier que portait Farida Khelfa, ex-égérie de Jean-Paul Goude, dans un clip où elle tournoie comme un derviche, tenant dans ses bras Azzedine Alaïa.

La milliardaire n’était pas d’humeur à écouter les standards du bon vieux temps, les hits baroques d’un Bach ou de l’enfant prodige Amadeus, les abstractions de Scriabine, les phrases pour sourdingues de Beethoven ou du modeste Moussorgsky, le répertoire romantique interchangeable de Liszt et Chopin. Elle savait qu’elle avait tort, bien sûr. Car on ne se contenterait pas de diffuser un CD, comme c’est généralement le cas, mais qu’on ferait venir un Yamaha à queue et un pianiste, et pas n’importe lequel : François René Duchâble, qui donnerait du sens à tout cela. Le virtuose sait mettre à jour ces tubes et leur donner vie.

Elle avait aimé autrefois ces soirées de gala qui se déroulaient comme à la maison, presque sans façon. Les artistes y exhibent leur technique – les trois danseurs n’en manquent pas, qui sont rompus au classique et au néo-classique –, des costumes plus ou moins bien coupés – audacieux, c’est le moins qu’on puisse dire –, des corps parfaits – la jeune tanguera avait le nombril percé d’un diamant en or blanc et le bas des reins orné d’un tatouage d’inspiration inca.

Mais, depuis Isadora, depuis les Ballets Russes, et les Ballets Suédois, à quoi bon ces semblants de triolisme, de partouze à la Jules et Jim qu’on appelle pudiquement dans le jargon opératique « pas de trois », ces pieds faussement nus, protégés par des chaussons invisibles, ces seins en partie camouflés, tous ces sexes emmitouflés ?

Liliane avait l’esprit ailleurs. Elle ne fuyait pas ses proches mais voulait simplement se rapprocher de la nature.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

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