mardi 5 octobre 2010,
par
Tout d’abord, la taverne, où l’on se sustente et, si besoin est, se réchauffe via du vin chaud sucré, parfumé à la cannelle, servi par des barmaids dans des tasses pour café-filtre belge en matière plastique. Puis, après le barrage rituel du vieil aboyeur en uniforme, visible et, surtout, audible de loin – moustachu pittoresque qui donne le la, ce, depuis des lustres, fait partie du décor, rappelle un peu le gendarme de la police montée canadienne qui garde l’antre du Crazy –, on accède à la caverne. Celle d’Ali Baba, avec ses trésors cachés, invisibles de prime abord (le mot « darshan », en sanscrit, s’applique à l’apparition, à la perception, à la contemplation, bref, à l’initiation), avec ses ornements, ses signes cabalistiques orientaux, hindous, tibétains ou persans et ses voix graves – byzantines.
L’utopie scénographique d’un théâtre à l’envers, où les coulisses font partie de la pièce, désacralisent le spectacle en le magnifiant, est donc possible, tangible, concrète – ce que nous prouve Bartabas. Une idée ne vaut rien tant qu’elle n’est pas matérialisée ou, si l’on veut, exploitée, ne serait-ce qu’en partie. Le film a déjà commencé. On est dans la salle. Dans la place. Captif mais pas encore captivé. En piste, au centre du dispositif imaginé et machiné par l’équipe de Zingaro (il paraît que le clown Grock avait déjà envisagé à son époque cette inversion des rôles). Les gradins sont fixés à un gigantesque tourniquet qui suit un lent mouvement horaire tout au long de la soirée, les quatre-vingt dix minutes chrono de cette pièce à la durée classique. Le théâtre d’ombres platonicien commence. Les jeux de manège de tous poils et en tous sens aussi.
Des feux d’artifice avec, comme à Lascaux, un premier cheval, puis un deuxième et encore un. Une robe noire. Une blanche. Une isabelle. Un équidé palomino. Un alezan… Le tout en ombres chinoises. Des galopades ouatées et enveloppantes. Nous sommes en état de… siège. Peu à peu, des formes pures, rétroprojetées live ou vidéoprojetées en playback, se mixent aux référents en 3D, en chair et en os, qui poursuivent leur fantasia et, par intermittence, sortent de l’écran, comme le firent jadis Buster Keaton ou Satie et Picabia en épologue à Entracte, ou Maurice Lemaître, ou un acteur de Shuji Terayama, ou la troupe de la Laterna Magika de Josef Svoboda que nous découvrîmes en 1984 au théâtre du Rond-Point, période Renaud-Barrault, dans un étonnant trompe-l’œil circassien mêlant film 35mm et performance physique.
Le bestiaire de Zingaro est réduit à l’essentiel, à une tapisserie de Bayeux se déroulant et s’animant sous nos yeux, nous restituant les bribes d’un passé lointain, mythique, légendaire. Bartabas peint ou dépeint une même obsession à chacun de ses spectacles. Et dans ses films : n’oublions pas que le Courbevoisien est également cinéaste. Ici, il se fait puis nous fait plaisir en reliant ses deux moyens d’expression, le cirque et l’image, la piste et ses étoiles. Depuis le nodal central qui surplombe l’auditoire, le metteur en scène-réalisateur et ses collaborateurs vidjament, mixent à qui mieux mieux reproduction et représentation ; ils synchronisent des éléments épars difficiles à agencer ; ils produisent leurs effets en tenant compte, naturellement, des caprices de chevaux-cabots pouvant jouer les starlettes, des aléas du direct, tandis que les éclairagistes, entr’aperçus lors des brèves ouvertures de torril, ajustent et éclairent des lanternes qui ressemblent à des caméras de feu-l’ORTF.
Il y a aussi un hic. Un malentendu. Bartabas a voulu se faire plaisir avant de toucher ses spectateurs. Il recourt certes à un langage accessible à un public qui va de sept à soixante-dix sept ans mais ne flatte jamais ce dernier. Il injece des amorces de récit piochées aux traditions les plus variées et ressasse ad libitum le thème de la chute (l’aigle impérial finit par se métamorphoser en Mickey Mouse). Un seul gag (au sens bergsonien du terme) et des jeux d’échelle entre le proche et le lointain, toute une soirée, cela a semblé maigre à certains. La structure, circulaire, est loin d’être évidente. On ne parle pas du tempo déceptif : après la signature du cavalier Bartabas faisant du surplace, devenant lilliputien puis se fondant au noir, on a l’épilogue de la course haletante bauschienne, liarodriguesienne, belle et intense, mais trop longue. L’arrangement musical de l’amateur de baroque à la playlist multi-kulti qu’est Jean Schwarz est efficace, mais le volume à fond la caisse ne saurait satisfaire pleinement que les sourds et les malentendants. Nombre de spectateurs, apparemment venus pour voir du cirque, sortent frustrés d’avoir assisté à une projection en kinopanorama de silhouettes, parfois floues, qui plus est, défilant par saccades, formant des frises pariétales ; à une succession de tableaux en mouvement inspirés du Blaue Reiter ; à un polyptique écranique à la Gance ; à un film d’animation à la Lotte Reiniger – cf. Prince Achmed (1926) – relevant plus de l’expérience cinétique pure que du théâtre vivant. La caverne s’est transformée en lanterne ; on a admiré les courses de chevaux de Muybridge et les vols de mouettes de Marey. Au ralenti, en positif, en négatif. L’hommage rendu au précinéma a fait du théâtre équestre un zootrope géant.
Photo © Agathe Poupeney