Accueil du site > Critique > Bastin et Rozo coupent le Cygne en deux

Bastin et Rozo coupent le Cygne en deux

dimanche 3 avril 2011,
par Nicolas Villodre


Le Regard a donc présenté en premier lieu la chorégraphie de Christine Bastin, Fruition, sous forme abrégée, dansée par elle et Céline Gayon, inspirée des poèmes de Marcel Moreau et illustrée par intermittence ou concomitance à l’aide de deux écrans d’un diptyque vidéo signé Virgile Loyer. La chorégraphe a dédié la performance à la mémoire de Lise Brunel, disparue la veille.

Le mot choisi pour intituler ce travail en cours est certes à l’origine de celui de fruit, mais il désigne autre chose, une qualité de celui-ci, sans doute, qui pour certains expliquerait sa prohibition, du temps d’Adam, le jeune homme du génome, et d’Eve, la jolie, ce qui ne nous rajeunit guère – on veut parler de la notion de jouissance. Le pouvoir divin ou humain s’appuie sur la culpabilisation, sur la mortification, sur la frustration – antonyme qui rime avec fruition.

Plus que les mots, recherchés, biffés, remplacés ou trouvés comme cela, spontanément, par Marcel Moreau, récités par les danseuses ou lus par l’auteur lui-même, c’est leur écriture, au sens propre, leur représentation graphique, leur signifiant insignifiant et quasiment indéchiffrable que nous avons personnellement appréciés. Après, il est vrai, retraitement vidéo par Virgile Loyer, que Christine Bastin a qualifié d’ « artiste pariétal » (on a songé à ce moment-là au dernier film de Werner Herzog, vu à Berlin en février dernier, un documentaire parabolique tourné en 3D et décrivant la grotte Chauvet, désormais inaccessible au public). Surtout les passages en négatif : le lettriste Roland Sabatier, l’aphoriste Ben et les meilleurs fabricants de T-shirts ont compris depuis longtemps que les caractères blancs sur fond noir rendent toujours mieux, font autrement de l’effet, sont plus plastiques que l’inverse, une facilité qui a pour avantage d’économiser le toner.

La danse est simple d’apparence, calme, sereine, apaisée. Chacune à son tour, les interprètes y vont de leur variation. Elles exposent ou juxtaposent leur discours, leur façon de voir ou de dire les choses au moyen de signes éphémères.

D’autres tentations que celle de goûter le fruit défendu peuvent animer l’artiste. Dans le cas du travail de Ricardo Rozo, Imagos, cela a été celle de retenir ou, du moins, de délayer (dans le sens de confondre et de différer) la consomption du geste des trois danseuses, en l’occurrence, les gracieuses Fiona Gardner, Mirella Kolo, Ambre Pini. Ou d’en garder trace, un peu plus que le temps normalement imparti à la fruition extatique dans le spectacle vivant – encore une minute, Monsieur le Bourreau !, disait Mme du Barry.

La vidéo est requise ici aussi. Non qu’elle soit dans le cas présent un moyen de noter la danse en la captant, de se l’accaparer en la cristallisant. Disons seulement qu’elle retrouve, entre les mains expertes de l’artiste visuel qu’est Ricardo Rozo, une de ses utilités premières, le fameux effet de feedback qui fut la base même de cet art électronique, miroitant et déroutant s’il en est – les premiers danseurs à l’utiliser, habitués à la galerie de glaces du studio, tournaient d’ailleurs l’écran du moniteur en direction du mur pour en inverser l’image et la rendre spéculaire, donc immédiatement lisible.

Aux jeux kaléidoscopiques des caméras surplombant légèrement les danseuses, agrémentés de taches lumineuses dessinées par Yvan Liska et projetées par des spots verts et rouges ainsi que de nappes techno composées par Jean-Claude Pellaton, produisant, live, une nouvelle vision, simultanéiste, schizophrénique, cubiste de l’art du mouvement, Rozo préfère sans doute l’intervention humaine, le travail manuel, la patte de l’artiste.

Certes, la brosse a changé de dimension et on a investi ici dans le balai-brosse, plutôt que, comme Fernand Léger, dans le ballet mécanique. L’encre de Chine s’est pétrifiée et est devenue terreau pour jardin d’Eden. Ne voilà-t-il pas que le peintre se mêle de ce qui a priori ne le regarde pas, qu’il s’invite et participe à la cérémonie, et cherche à voler la vedette aux trois mignonnes ! On échappe heureusement au pugilat, au combat debout ou de boue (versant hard de ce show).

Après une longe séquence ludique, charmante, décorative, on passe aux choses sérieuses. Tout ce petit monde produit alors, en un deuxième temps, un mandala de sable noir. Ces arabesques, peu à peu, s’estompent à force de frottements de balayette ou de corps du quatuor. Rozo déterre alors un autre lièvre et révèle des images d’une inquiétante étrangeté : des portraits photographiques post-mortem en noir et blanc.

On gardera en mémoire quelque trace de pas et de passages ainsi que des signes semés ce soir-là sous la serre du Regard.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

Répondre à cet article

1 Message




événements  |   Focus  |   Critique  |   Reportage  |   Formation  |   Médias  |   Auditions  |   Forum  |  
Suivre la vie du site RSS 2.0   |  Espace privé  |  Infos légales  |  Contact