vendredi 3 février 2012,
par (Date de rédaction antérieure : 2 janvier 2012).
Après avoir pris les décisions nécessaires à sa succession et à l’avenir de la compagnie, Merce Cunningham avait précisé : « Pour finir, il y aura des spectacles à New York et le billet coûtera 10 dollars. » Il est mort peu après, le 26 juillet 2009.
Deux Armory
Moment unique dans l’histoire de la danse que la fin annoncée d’une compagnie !
Est bientôt choisi le lieu de cette fin – prévue pour le 31 décembre 2011. C’est l’immense Armory – cartoucherie, quartier général et mess – du 7e régiment sur Park Avenue, entre les 65e et 66e rues Est. À ne pas confondre avec l’Armory du 69e régiment, sur Lexington Avenue entre les 25e et 26e rues Est. C’est dans ce dernier que se tiennent l’Armory Show de 1913, où Nu descendant l’escalier de Duchamp entraîne l’art américain dans le XXe siècle et, en 1966, un événement moins connu mais presque aussi légendaire, les Nine Evenings of Theater and Engineering, organisé par Billy Klüver des laboratoires Bell et Robert Rauschenberg, une suite d’expérimentations futuristes et pluridisciplinaires (dont John Cage, Robert Rauschenberg, David Tudor, Yvonne Rainer, Steve Paxton, Deborah Hay, Lucinda Childs…) Qu’importe les confusions de lieux : Duchamp, Cage, Cunningham, même combat !
Deux premiers Events
Je n’étais pas au premier Event posthume, en plein air à Battery Park les samedi et dimanche suivant la mort de Merce Cunningham.
Moins spontané, forcément, le memorial du 28 octobre 2009 convie proches, collaborateurs, et mécènes… à une commémoration presque joyeuse et ludique. Sur trois espaces, cernés de guirlandes lumineuses et disposés en diagonale, s’enchaînent en quatre heures un splendide Event tissé par Robert Swinston, puis des interventions d’anciens danseurs de tous âges réinterprétant dans le même espace-temps leurs souvenirs de rôles et enfin les élèves des cours pour enfants. Calme et joyeuse, l’atmosphère est propice aux retrouvailles. Les murs en brique de l’Armory semblent gris et dénudés dans la semi pénombre calculée.
Les deux moments les plus forts : au début de l’Event, je fantasme (ou ressens ?) la responsabilité qui pèse sur les épaules des danseurs et de Robert Swinston en particulier. Porter l’œuvre d’un géant ! Mission accomplie, magnifiquement.
Puis, dans les cinq dernières minutes, mariant sa voix aux fantômes du lieu, Meredith Monk tout en rouge chante a capella, à la place de la rosace inexistante dans cette cathédrale militaro-industrielle.
Le jour J
La billetterie par internet des trois dernières soirées à New York est prise d’assaut dès son ouverture mi-août 2011.
Le 31 décembre, le lieu ingère sans peine les 1500 spectateurs du dernier Event, celui de 21h. Entièrement rénové, l’Armory est devenu une « boîte noire », avec éclairages raffinés et décors suspendus de Daniel Ashram. Une impression de science-fiction m’envahit. Serons-nous téléportés vers une autre galaxie ou accueillerons-nous des vaisseaux d’extra-terrestres ?
Trois scènes surélevées, délimités aussi par des guirlandes lumineuses, dessinent un V vu du haut. Six tribunes accueillent des spectateurs debout, disposées le long des murs. Compositeurs et régies occupent une longue table du côté gauche, tandis que douze musiciens prennent place à tour de rôle ici ou là sur la galerie haute. La musique enveloppante suggère des impressions changeantes – menace qui enfle, inexorable, ou sérénité diffuse avec bribes de musiquette enfantine.
Impossible d’oublier que c’est le réveillon. Les tenues des femmes vont de la robe longue plus ou moins décolletée à la chemise à carreaux. Les téléphones portables omniprésents favorisent les ralliements.
Seules 200 personnes peuvent s’asseoir sur les chaises réparties autour des scènes. Les autres circulent.
Dans la foule
Tant de visages connus, célèbres aussi, tant d’amis, tant de fidélités durables. De tout le continent, une communauté artistique a afflué pour la fin d’une des grandes aventures artistiques du XXe siècle et l’hommage au maître. Il faudrait les citer tous, synthétiser ce que tous lui doivent explicitement, chacun à sa façon. Je renonce ici.
Immersion
Samedi, je me dirige naturellement vers ma place préférée pendant le memorial de 2009 – l’angle du fond à gauche. Un Event ne proposant pas un spectacle mais une expérience, je décide de circuler autour de la danse, de tribune en tribune. Les escaliers y menant offrent le meilleur point de vue sur les trois scènes, irréelles dans la lumière. Hélas, il est interdit de stationner sur les marches.
Là je ne renonce pas, et m’arrête dès que possible ou monte et descends très lentement. Régulièrement virée par la sécurité. Six tribunes à gravir, ça laisse du temps. D’autres spectateurs déambulent, qui s’intègrent ainsi à une autre grande danse. Les applaudissements et cris d’enthousiasme intempestifs ne m’empêche pas d’être aspirée, portée par la danse – la soudaine accélération d’un trio sur une scène s’accordant à travers l’espace à un ralenti intemporel et durable sur une autre scène, douceur ou vivacité des figures planant en gloire dans la lumière, au-dessus des spectateurs. Et l’émerveillement de la progression de cette compagnie de plus en plus éblouissante – au moment de sa dissolution. Le paradoxe peut être douloureux.
La fin
Mon horloge interne me dépose dix minutes avant la fin de l’Event dans le coin du départ. J’oublie les cris et sifflets (positifs ici) qui se déclenchent immédiatement, fascinée par l’attitude infiniment digne des danseurs. Admirables. Comment sont-ils parvenus à intégrer corporellement, à incarner aussi puissamment la lettre et l’esprit d’une œuvre ? Une page est tournée après des semaines vertigineuses pour la compagnie, long chapelet de dernières fois à travers le monde !
Un nouveau cycle
Sur les douze coups de minuit, les remerciements à John Cage et Merce Cunningham prononcés comme une litanie ou une incantation par leur vieux compagnon, l’archiviste David Vaughan, rythment en contrepoint l’entrée en 2012 et redonnent la place d’honneur à une réalité décalée, celle d’une partie de l’assistance. L’autre est venue pour danser, la musique est excellente.
Qu’importe les appropriations bêtes, les contresens incultes, les académismes rigides, passés et à venir, ce qui a décollé ou été reçu à l’Armory en ce 31 décembre éclatait déjà dans Suite for Five au Théâtre de la Ville à Paris peu auparavant : habitant le corps des danseurs, les maintenant, et maintenu par eux, en une suspension surnaturelle et incarnée à la fois, c’est l’esprit de Merce Cunningham.
New York, le 2 janvier 2012
Pour les anglophones, quelques articles et blogs : http://www.nytimes.com/2009/08/03/a… exécution finale http://dancemagazine.com/issues/Dec… http://www.dancemagazine.com/blogs/… http://www.dancemagazine.com/issues… http://www.dancemagazine.com/issues…