mercredi 22 juin 2011,
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June Events a programmé en séance spéciale une carte blanche à Thierry De Mey, au moment même où Mouvement et le Centre des écritures contemporaines et numériques publiaient une magnifique monographie consacrée à cet artiste polyexpressif, en supplément au numéro 59 de la revue.
En trente ans, celui qui fut l’élève, avec Anne Teresa De Keersmaeker, Maguy Marin, François Hiffler, etc. de feu Fernand Schirren, à l’école Mudra de Maurice Béjart, a produit une œuvre singulière, « tressage infini de sons et d’images », pour reprendre l’expression de Jean-Marc Adolphe. Cette « abondante matière musicale, chorégraphique, cinématographiquue, performative, etc. », ces images et ces sons joués live ou reproduits enregistrés, projetés ou exposés quelquefois comme des installations, illustrent l’anticoncept d’ « indisciplinarité » proposé par Mouvement – une idée paradoxale, comme le fut celle du « maximalisme » que Thierry De Mey et Peter Vermeersch appliquèrent à la musique pour se démarquer de leurs modèles américains, Steve Reich en tête.
Outre le chef d’œuvre Musique de tables (1998), qui vieillit bien, comme les bons crus, qui reprend la composition musicale éponyme créée en 1983 que le compositeur fixa sur pellicule grâce à une époustouflante performance du trio de percussionnistes Géry Cambier, Georges-Elie Octors et Dirk Descheemaker, on aura pu découvrir deux triptyques écraniques de type gancien, Prélude à la mer (2009) et La Valse (2010).
Ce dernier film en date recrée, en le revitalisant ou le réactualisant, par la magie de la caméra (de trois caméras, plutôt !) une chorégraphie de Thomas Hauert interprétée par la Cie suisse ZOO, à l’unisson avec un poème « chorégraphique » de Ravel, créé en 1920 en hommage à Johann Strauss. Le thème musical exposé y est explosé en un « tourbillon fantastique et fatal », pour reprendre l’expression de l’auteur du Boléro. Cette déconstruction trouve son équivalent dans le mouvement choral, impétueux et tempétueux du groupe ZOO, imagé par le triptyque capté en plein air, sur la terrasse d’un building – puis dans le hall de l’immeuble.
La vision du spectateur de danse ainsi élargie – cette expansion n’a rien « à voir » avec la focalisation un peu louche de la 3D actuellement relancée par l’industrie audiovisuelle –, amplifie la danse en l’inscrivant dans un cadre « paysager ». On a ici un supercinemascope, en somme – sans hypergonar ni anamorphose.
Tantôt trompant l’œil en alignant soigneusement les objectifs des caméras, tantôt offrant au spectateur une vision « cubiste » ou simultanéiste de l’action captée sous différents angles, le réalisateur (aidé par le monteur Boris Van der Avoort) rythme à gogo, et même à tire-larigot, sa matière visuelle sur le trois-pistes vidéo de sa timeline. La chorégraphie, abstraite dès le départ, devient de plus en plus vertigineuse, surtout à cette hauteur de sol, sans barrières ni filets de sécurité, et les danseurs (Thomas Hauert, Martin Kilvady, Sara Ludi, Zoe Poluch, Mat Voorter, Samantha van Wissen, Liz Kinoshita, Albert Quesada, Gabriel Schenker, Fabián Barba, Eun Kyung Lee, Sirah Foighel, Franziska Aigner, Marisa Cabal et Marco Torrice), de purs signes, difficilement identifiables – le triptyque est ici le contraire du « portrait » photographique.
Dans Prélude à la mer, Thierry De Mey encapsule la version personnelle d’Anne Teresa De Keersmaeker de L’Après-midi d’un faune, ballet inspiré par Debussy, Mallarmé et, certainement aussi, par Nijinski, créé et dansé par Mark Lorimer et Cynthia Loemij. Le polyptique est au point, avec un montage « métrique », digne d’Eisenstein – une structure efficace, diabolique, coupée cut, au photogramme près.
Les envolées profilmiques du cinéaste, rythmiques, synchroniques et contrapunctiques se jouent dès le tournage mais se décident, se parfont en postproduction en faisant coïncider arbitrairement les pistes V1, V2, V3 avec les A1, A2. Thierry De Mey multiplie et intensifie les emportements lyriques d’Anne Teresa De Keersmaeker. Sa science du cadre se révèle ici aussi sûre que celle du magistral Hoppla ! (1988) de Wofgang Kolb. Son goût du travelling, aidé par l’appareillage, rappelle le plan-séquence virevoltant, exécuté caméra 16mm à l’épaule, par Eric Pauwels dans son court métrage Improvisation (1986)mettant en scène le chorégraphe Pierre Droulers.
Thierry De Mey a toujours su repérer les lieux propices aux tournages. Ici, la mer est hors champ. Sous les pavés, l’enfer et ses plus ou moins bonnes intentions… La mer d’Aral, océan absent, flot virtuel suggéré par le souffle amplifié de l’air, s’est, comme on sait, cristallisée en désert salin. Ce paysage est plus métaphysique que géographique, même s’il symbolise, avec le pantalon en épaisse toile brute et brune connoté moujik qui habille les danseurs, la russification du ballet.
La chorégraphie est somme toute assez classique – ce qui veut dire que le langage de Rosas a fini par être communément accepté. Elle est basée sur de longs passages au sol et sur des variations plutôt que sur un véritable duo – femme et homme jouant à tour de rôle au faune. La suite gestuelle est plus raisonnée qu’à l’habitude, mais De Keersmaeker ménage toutefois des passages virtuoses où les excellents Marc Lorimer et Cynthia Loemij peuvent se livrer corps et âme à la danse.
Light Music (2004), dont le titre et l’usage de sons synthétiques font songer aux concepts d’Oskar Fischinger (cet artiste allemand appelait « Licht Musik » ses compositions audiovisuelles), aux expérimentations sur le son optique de Rudolf Pfenninger et de Walther Ruttmann et à l’univers de Norman McLaren (un ouvrage de référence sur ce cinéaste porte le titre shakespearien : L’Œil entend et l’oreille voit), est à la fois un concert live du percussionniste Jean Geofffroy et un film réalisé en direct, au moyen de la capture du mouvement.
Le son, sec au début, devient symphonique par la suite – chaque geste du bout des doigts du musicien étant traduit illico presto en sons orchestraux et en accords musicaux par les capteurs modernes qui remplacent les bonnes vieilles cellules photo-électriques d’antan – on songe à celles qui étaient utilisées dans la pièce Variations V créée en 1965 par John Cage et Merce Cunningham.
L’image restera, elle, pure et dure, en noir et blanc, cistercienne. La seule fantaisie que s’autorisera de toute la soirée dans ce domaine Thierry De Mey est l’usage du négatif. On est dans la naissance, littéralement, le tâtonnement d’un art nouveau, comme au temps où les cinéastes d’avant-garde inventaient le film abstrait. Les traînées gestuelles, les empreintes corporelles, les virgules et les accents éphémères, les effets de rémanence et de persistance ont l’évidente beauté des films de Viking Eggeling.
Photo : Nicolas Villodre