Décollons

D’abord ce qui ne va pas, selon nous, dans cet Été en apesanteur programmé par Paris quartier d’été au Théâtre de la Cité internationale. Un bonimenteur autoproclamé Fantazio qui encadre le show et qui y intervient cabotinement à plusieurs reprises avec un humour qui doit probablement faire rire par ailleurs, dans d’autres circonstances (mariages, kermesses, veillées, par exemple). Un DJ qui joue finalement assez peu, littéralement par intermittence spectaculaire, engagé, c’est probable, par le département déco. Trois numéros circassiens là où il en eût fallu de trois à dix fois plus, comme dans tout grand cabaret du monde qui se respecte, dans tout gala de variétés ou de danse de niveau international. Peu de trouvailles en matière de mise en scène, de composition ou tout bonnement d’enchaînements. Le cousinage des deux attractions cordières. Et, surtout, une impression arythmique d’ensemble.

Ceci dit, il y a de très belles choses à voir, pas seulement à entendre, une fois le long prologue avalé. Le documentaire naturaliste vidéographique, Un monde sans gravité réalisé en 2005 par Kitsou Dubois, retouché avec talent par Do Brunet, solarisé, filtré en noir et blanc, rendu abstrait, démesurément agrandi, dont on ne se lasse pas. Les éclairages de Sylvie Mélis parfaitement adaptés aux trois performances circassiennes. Le support électronique efficace de DJ Shalom au satané numéro de diabolo administré par l’excellent Jouni Ihalainen.

Et, bien sûr, last but not least, les deux prestations féminines, morceaux de bravoure de ce gala artistique, le duo de Pauline Barboux et Jeanne Ragu, passant entre les gouttes d’un réseau de cordages tous ornés de glands, houppes, pompons et autres tours ou queues de cochon obtenus au moyen de nœuds d’arrêt, de capucin, ou de franciscain, ainsi que le solo de corde lisse, un numéro caudal de toute beauté très justement intitulé L’Échappée, offert par Claire Nouteau, sobrement vêtue d’une tenue assortie à son prénom conçue par Solène Capmas (« accompagnée » par Jouni) dont la silhouette se détache d’images célestes signées Fabrice Croisé.

Les gracieuses Pauline Barboux et Jeanne Ragu, en tenue de tous les jours, casual et sportwear, designée par Agnès Marillier ont donné le ton en passant enfin aux choses sérieuses. À la prise de risque et non plus de tête, avec cette Attraction 1 stylisée, alentie, bref, subtilement chorégraphiée par une Kitsou Dubois mûre et sûre d’elle-même et de ses partenaires de jeu. On passe alors de l’à-plat vidéographique à la 3D, de souvenirs d’apesanteur artificielle obtenue, paraboliquement, par des danseurs embarqués à bord de caravelles de l’armée de l’air, de scènes primitives, de fantasmes angéliques, de rituels de voladores mexicains et d’images enfantines de prouesses de trapézistes pailletées tout ce qu’il y a de plus sexy (cf. Notes on the Circus, 1969, de Jonas Mekas), à l’ici et maintenant du véritable spectacle.

Le clou de celui-ci, le solo de Claire Nouteau, permet d’apprécier en détail l’audace propre à l’art du cirque. Pas moyen de simuler, en effet. Ces dames travaillent sans filet. La sublimation qu’elles produisent en nous les expose au danger réel. La collaboration entre ces artistes et la chorégraphe est fine. Sans nier ou dissimuler pudiquement le risque, sans trop chercher à le souligner par des roulements de tambour gestuels ou des silences trop parlants, Kitsou Dubois analyse chaque élément de cette incertitude attendue par un public, qu’on le veuille ou non, toujours un peu voyeur. Les appuis et les déséquilibres, dans des conditions invraisemblables, sont liés ou, au contraire, brisés par de brusques lâcher prise, des sauts et sursauts de la mort effectués autour du mât de cocagne sans chapiteau. Des descentes en enfer sur quelques dizaines de centimètres de corde de pendu. Cette discontinuité dans la fluidité permet de s’assurer de la solidité du cordage, de la fiabilité de l’ami Joumi, hors champ. De celle de ses appuis comme de ses liens.

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