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Decouflé, à pied, à cheval ou en octopus

vendredi 3 février 2012,
par Nicolas Villodre


Là où tant d’autres se contentent de peu, Philippe Decouflé vous en donne toujours pour votre argent. Ce constat peut s’appliquer à sa pièce Octopus, découverte début février dernier au Théâtre de St-Quentin-en-Yvelines, qui est à l’image du décor du regretté Jean Verbraeken (à qui les représentations étaient dédiées) : tout en finesse, en transparence, en arabesques. Le contraire d’un blockbuster scénographique.

Mis à part le beau numéro aérien, un pas de deux orphique, à distance convenable et en état simulé d’apesanteur, routine parfaitement réglée et exécutée par des danseurs-alpinistes harnachés et contraints, apprêtés comme pour un rituel SM (du type de ceux qu’imagine la jeune chorégraphe Aureline Roy), les effets plastiques sont obtenus surtout au moyen de la vidéo, soit en direct live, soit à l’aide de clips pré-enregistrés conçus par Olivier Simola, Christophe Waksmann, Philippe Decouflé et Laurent Radanovic et régis de main de maître par ce dernier. Le gros plan du visage méchamment ficelé de Christophe Salengro produit un certain malaise. Cet aspect, pour le coup, inquiétant, surprenant, inédit, est exploité à deux ou trois reprises par la pièce. Ce symptôme bizarre, dérangeant, vénéneux est souligné par un rock décadent, post-Velvet Underground, qui rappelle celui de la B.O. du film The Legend of Leigh Bowery (2002) de Charles Atlas.

Il faut dire aussi que le chorégraphe, désormais « artiste associé au Théâtre national de Bretagne » (qu’on se rassure : les danseurs, pour l’instant, ne chaussent pas de gros sabots et évoluent pieds nus comme c’est l’usage dans le monde de la danse libre, depuis Isadora), a découvert aux Vieilles charrues un duo musical sensationnel qui anime la danse la soirée durant. Les pauvres pieuvres, ce sont d’abord eux, des multi-instrumentistes talentueux (jouant l’un, surtout, du violoncelle et du synthétiseur, l’autre grattant de la guitare ou donnant de la voix), swingants, toujours justes, parfaitement sonorisés par Jean-Pierre Spirli. Le groupe (à eux deux, ils forment une bande, comme disait Renaud) est constitué de Labyala Nosfell et Pierre Le Bourgeois - le couple est de temps à autre renforcé par des danseurs.

Parlons-en de ceux-là (les excellents Flavien Bernezet, Alexandre Castres, Meritxell Checa Esteban, Ashley Chen, Clémence Galliard, Sean Patrick Mombruno, Alexandra Naudet et Alice Roland), et causons danse. La qualité de mouvement de Decouflé n’est plus à vanter, décrire, analyser, ayant fait l’objet de commentaires autrement plus pointus et autorisés que ceux qui pourraient être émis ici. On se bornera à dire que, s’il n’a pas inventé la roue, le chorégraphe paraît avoir trouvé le secret du mouvement perpétuel. Chez lui, le geste ne s’arrête jamais. Il se prolonge indéfiniment, en un infini vibrato, un inextinguible écho. Ce, avec un moelleux poulpeux et pulpeux. Lorsqu’un danseur a fini d’exprimer tout ce qu’il a à dire et à faire ce que seul son corps sait dire, un autre prend immédiatement la relève, le contrepoint, le contre-champ ou le contre-chant – la structure canonique étant ici réservée à la danse, pas à la musique.

Les trouvailles visuelles sont nombreuses, et prennent des formes illusoires, miroitantes, éclatantes, magiques, kaléidoscopiques. Les idées chorégraphiques fusent aussi, à la manière des bestioles polypodiques voulant échapper au danger, qui se propulsent à la vitesse grand V et laissent dans leur sillage des nuées d’encre de Chine. On a la très nette impression qu’au lieu de faire l’impasse sur les audaces fantasmées pour un spectacle du Crazy Horse, non retenues à l’époque, le chorégraphe les a ressorties pour composer un show personnel, intime et, surtout, original, qui n’est pas un simple recyclage ou démarquage, même s’il cite des passages de pièces précédentes. La pièce est d’une durée idéale, et sans pratiquement aucun temps mort (sauf peut-être quelques secondes de trop dans le deuxième numéro de cordage en « motion capture » ou bien dans le monologue, zozoté et surjoué, récitant le poème Hermétiquement ouverte, 1953, signé Ghérasim Luca).

Les costumes de Jean Malo sont fonctionnels et bien coupés, stricts et excitants, hermétiques et explicites, bref sexy. Les éclairages de Patrice Besombes permettent à Decouflé de créer un ballet de jambes des plus efficaces ou de détailler le dos de deux de ses jolies danseuses, innocemment assises - et on en parle même pas de la quantité de torses nus des deux sexes. De fait, Octopus se réfère plus aux bras qu’aux pieds des danseurs. On trouve des traces graphiques des marches captées par la chronophotographie de Marey qui inspirèrent la peinture futuriste et un fameux nu duchampien ; un traitement militaire, mécanique, goudien des pas à l’unisson dans un numéro de Voguing qui pastiche les défilés de mode à la Yamamoto ; de merveilleux effets de rémanence à la Norman McLaren (cf. Pas de deux, 1967).

Le gimmick de l’artiste christique dépoitraillé n’a pas été inspiré au chorégraphe par la figure exhibitionniste du rock, Iggy Pop, mais plus vraisemblablement par celle du danseur emblématique de Béjart, Jorge Donn. La multiplication de mains, qu’on garde en mémoire après avoir vu ce spectacle, fait penser à Shiva et à Krishna que Donn incarna à Avignon en 1968 dans le ballet Bakhti. Le finale est un clin d’œil à Busby Berkeley mais également à Maurice Béjart que Decouflé cite avec respect en donnant une version contemporaine du Boléro.


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