dimanche 6 février 2011,
par
La jeune étudiante en lettres Dominique Rebaud, initiée au contemporain par Carolyn Carlson et Susan Buirge, puis par le maître en personne, Alwin Nikolais, co-fonda le groupe Lolita en 1982 avant de créer Camargo, en 1991, en compagnie d’Arnaud Sauer, pour développer ses créations chorégraphiques, ce dans différents domaines. Militante portant la parole contemporaine aux quatre coins de l’hexagone – et ailleurs, dans les contrées les plus lointaines –, elle ne s’épargne jamais, et n’a de cesse, depuis des années – on en a été témoin –, que ce soit dans ses tournées, des résidences artistiques et des stages sur des thèmes précis, de montrer son sens pédagogique, une disponibilité à toute épreuve, une écoute et une patience rares. Fine psychologue ayant du tact et allant au contact, elle sait mettre à l’aise les danseurs d’expérience comme les débutants, les jeunes comme les plus âgés. Ses interventions toujours courtoises suspendent les questions d’ego qui dans le quotidien décomposent le lien social ou, à tout le moins, plombent l’ambiance sans raison valable.
Dominique Rebaud est ouverte à toutes les formes et matières qui constituent la danse, à l’extra-européen (en 1994, une mission en Corée du Sud l’amena à y étudier le P’ansori), au marginal (cf. son intérêt sincère pour le hip-hop, qui remonte à de longues années, ce qui la distingue de ses collègues « contemporanéistes » généralement plus opportunistes), au minoritaire (les danses ethniques, folkloriques, traditionnelles), au social (les danses de salon), à l’enfance de son art (cf. son travail sur le conte) et, depuis toujours, à la littérature (cf. sa recherche sur l’œuvre d’Alfred Jarry).
En ce début de février, Arnaud Sauer a donc projeté au théâtre Jean Vilar de Vitry (pas loin du fameux MacVal cher à notre amie Antonie Bergmeier) le documentaire qu’il a réalisé et subtilement agencé, avec l’aide de Michael Constant, qui présente toutes les facettes de la résidence de Camargo dans cette ville du "neuf-quatre" (résidence qu’on préfère en l’occurrence appeler « Parcours chorégraphique »). L’écoute et l’éveil des danseurs transforme le corps en réceptacle, voire, comme le déclare la chorégraphe, en un « musée de toutes les danses ». Le montage alterne les témoignages des participants, des réflexions philosophiques de Gérard Astor, et des répétitions de danses diverses et variées.
Le film garde trace de ce work in progress, de cette expérience chorégraphique particulière, qui se déroule sur toute une saison. Il montre l’apport des diverses associations qui, sur le plan local, pratiquent la danse : le Club de danse Auber, le Cours de « Folklore tous niveaux » de l’AMDV, l’Association Vent Levé, un groupe d’individuels et La forme physique Taï Chi. On passe de la danse africaine au flamenco, de la bourrée auvergnate aux arts martiaux.
Après la vidéo, Dominique Rebaud, live, nous a gratifié d’un solo mémorable, intitulé Corps singulier – Corps commun. Une élégante façon de saluer et de remercier les Vitriots vouant un culte à Terpsichore. Bien que plongée dans le réel, l’action et même l’activisme en faveur de son art, Dominique Rebaud, éclairée sobrement par les lumières d’Arnaud Sauer, guidée par la trame de Gérard Astor, animée par les vagues sonores de Claude Barthélemy, se transfigure sur scène.
Cette scène ou plateau est à ras du sol. C’est un immense tatami vierge de toute trace de pas, que la danseuse va arpenter en tous sens, ou plutôt en certaines de ses possibles directions. Qu’on le veuille ou non, tout référent ou prétexte au geste est oublié. La pantomime a perdu son argument en cours de route. L’objet ou point de départ est devenu objet d’art. Les pas appris ou ressassés, coupés de leur contexte, sont des signes purs.
Pas de simples ornements, posés là au petit bonheur la chance, et déroulés mécaniquement. Non, des gestes graphiques singuliers, écrits, repris, appris, appropriés, perfectionnés jusqu’à l’épure, des décennies durant. Comment pourrait-on dès lors savoir que tels mouvements soulignés du tranchant de la main, proches, pour le béotien que nous sommes, d’une série de katas, trouve sa source dans un enchaînement de la rumbera Ninon Sévilla datant des années cinquante ?
La danse de Dominique Rebaud n’est pas complètement abstraite. Mais la chorégraphe a une manière unique de styliser. De relier des choses captées ici ou là, dans des situations improbables, de les cristalliser sous d’autres apparences, bref, de leur donner forme et de rendre ces formes fluides, faciles, comme évidentes. Cela n’appartient qu’à elle. C’est cela, le style.
photo : Nicolas Villodre