Accueil du site > Critique > En tous sens

En tous sens

lundi 19 décembre 2011,
par Nicolas Villodre


Vidéodanse 2011 a programmé Un temps autre, un documentaire d’Eric Legay consacré à la chorégraphe Myriam Gourfink, qui a le mérite de montrer sa façon de travailler (en enregistrant systématiquement, audiovisuellement, toutes les étapes de l’œuvre), la préparation en l’occurrence de la pièce maîtresse Les Temps tiraillés, et qui alterne points de détail (très gros plans, inserts, corps abstraits des danseuses au tout début du film), voix in et off de la chorégraphe, propos des interprètes, toutes féminines (pour Les Temps tiraillés, les admirables Clémence Coconnier, Céline Debyser, Carole Garriga, Déborah Lary, Julie Salgues, Cindy Van Acker et Véronique Weil, accompagnées des musiciens Pascal Gallois, au basson, Geneviève Strosser et Garth Knox à l’alto ; pour l’extrait de Corbeau, Gwenaëlle Vauthier, soutenue par le compositeur Kasper T.Toeplitz), ainsi que du musicien allemand Georg Friedrich Haas, commandité par l’IRCAM pour Les Temps…, prises de vue, en studio de danse, et enfin, comme c’est l’usage, depuis au moins A Star is Born (1954), l’aboutissement et le triomphe sur scène, ici même, à Beaubourg, il y a une ou deux saisons à peine.

On sait que le bouddhisme zen, enseigné par Daisetz Teitarō Suzuki à John Cage, servit au compositeur (et au chorégraphe Merce Cunningham) à concevoir ses œuvres en laissant une certaine place au hasard, en y intégrant le silence et en dissociant (avec, c’est le cas de le dire, un certain détachement) les deux arts de la durée que sont la musique et la danse. Myriam Gourfink s’inspire, elle, du bouddhisme tibétain, en odeur de sainteté de nos jours sans doute en raison du charisme de l’actuel Dalaï Lama. Le yoga, la méditation et les techniques du souffle l’aident à expérimenter et à créer différents types de mouvements. Elle aime aussi les gadgets électroniques et numériques (cf. la « capture du mouvement » qui a succédé à la vogue du « multimédia » et de l’interactivité…). Ce qui nous paraît intéressant, c’est que sa gestuelle n’a pour référence que la danse (chez elle, aucune psychologie, peu de narration et surtout pas de théâtralité). Son art, minimal, paraît simple, mais ne l’est pas. La jeune femme sait ce qu’elle veut (et ce qu’elle ne veut pas). Aidée de ses interprètes, elle a produit, paisiblement mais sûrement, pièce après pièce, sa révolution de velours.

On l’a dit, le souffle est à la base d’un travail dont le résultat visible est l’alentissement gestuel poussé à l’extrême. Cette suspension, cette évaporation, cette sublimation résultent d’une réflexion personnelle, que résume une partition de quelques diagrammes par page, destinée à stimuler la créativité des interprètes avant de fixer les contours et la structure de l’œuvre au bout d’un relativement long processus. Comme face à certaines compositions musicales contemporaines, les artistes ont toute latitude pour jouer avec des schémas qu’elles peuvent lire dans n’importe quel sens, toute liberté pour donner corps aux symboles imprimés sur papier ou vidéotés sur des tablettes graphiques produisant leur effet, scénographiquement parlant.

Dans Les Temps tiraillés, la combinatoire prend élan et appui, curieusement, sur les membres supérieurs. L’algorithme gestuel est imprévisible, y compris par les danseuses, qui sont incitées à vivre intensément la sensation présente. La chorégraphe fait preuve de force persuasive, par la parole (son discours, jamais à court d’arguments), ses suggestions, chemin faisant, et une autorité « naturelle », plus que par la démonstration de gestes à reproduire ou à mimer. Et, pour ce qu’on en voit dans le film, il y a ici une réelle coopération des interprètes et une incontestable adhésion au projet chorégraphique.

Le tempo alangui, l’extrême concentration, la bonne tenue et belle retenue des danseuses, l’exploration de la moindre partie du muscle, les fléchissements incessants ou les déploiements en tous sens, les déplacements du centre de gravité (et, du coup, de la périphérique légèreté), une tension sans crispation, une fluidité sans relâchement finissent par produire ce qu’on pourrait appeler une stylisation par temporisation.

Le spectateur, pour peu qu’il accepte la règle du jeu, autrement dit, qu’il s’arme de patience et ne boude pas son plaisir, sera récompensé au bout du compte par la beauté du geste des danseuses. Et sera pris par l’effet de fascination, un début d’hypnose, une agréable rêverie.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

Répondre à cet article




événements  |   Focus  |   Critique  |   Reportage  |   Formation  |   Médias  |   Auditions  |   Forum  |  
Suivre la vie du site RSS 2.0   |  Espace privé  |  Infos légales  |  Contact