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"Épargnez moi le dédain de ces fastes transitoires", Cyril Leclerc

mercredi 27 octobre 2010,
par Marie Juliette Verga


Dans le cadre de Temps Danse d’Automne et d’une carte blanche à Christian Bourigault, Cyril Leclerc présente Épargnez-moi le dédain de ces fastes transitoires. Cette installation-performance proposée avec Bettina Masson s’attache au traitement du périssable et de la décomposition. Les spectateurs assistent à une composition en temps réel dans laquelle le corps s’offre comme une vanité, majeure et réifiée.

Les « fastes transitoires » évoqués par le titre de la pièce se nourrissent directement de la matière si ce n’est la matière qui les dévore tous en les contaminant. Chaque objet, chaque geste, chaque mouvement, chaque particule lumineuse ou vibration sonore deviennent matière en devenir et se font écho dans un tableau vivant et traversé par un souffle baroque, étrangement vivifiant. Éclairagiste et artiste visuel, Cyril Leclerc considère la lumière comme un dispositif indépendant qui entre en résonance avec les divers éléments constitutifs de la pièce. Les sources lumineuses sont sans doute un peu inhabituelles mais les surfaces de réflexion plus encore. Prenant racines dans un réverbère rabaissée, des loupiotes très blanches disséminées et déplacées, des bougies, un projecteur en ras de scène ou un bouquet de trois lampes en lumière chaude, la lumière s’étend ou se trouve contrainte dans un espace réduit, rencontre une boule à facette comme une colonne d’escargot, de la vapeur d’eau éclairée et crée par la même source, des asticots mouvants tant qu’émouvants, un appareil photographique. Elle peut tracer une bande qui rampe sur le plateau avant de s’élever à mi-hauteur de rideau. Elle peut peindre le masque mortuaire de l’artiste qui place son visage devant le projecteur, gisant très animé, capable d’effacer le reste du tableau et de faire scène aux mouvements d’asticots. Cette simple opposition d’un corps devant la source permet de plonger le reste de la composition dans le noir. Une scène de vie humaine précaire et éphémère qui peut parfois n’exister que face au regard qui lui donne corps.

Cyril Leclerc, occupé à chaque instant à la composition de cette poésie post-moderne et éphémère, partage le plateau avec Bettina Masson de la Cie Ma². L’un construit tandis que l’autre est utilisé pour construire. L’un se trouve soumis au désir de l’autre. Un grand corps d’homme habillé et démiurge, maître de cérémonie sans appel possible auquel ne répond pas un corps mis à nu qui finit exposé et quasi immobile. Un corps de femme qui ne se soumet pas et reste en action, même lorsque le mouvement se réduit à la respiration visible. Le corps d’une femme n’est pas brutalisé ici mais il n’est pas non plus considéré comme un objet fragile à manier avec précaution. D’une façon ou d’une autre, le corps est au centre d’une expérimentation physique dans cette pièce comme il l’était dans Les animaux morts du bord de route. Matière plastique, objet et lumière sont les outils de cette expérience. Élément manipulé et déplacé sans ménagement, le corps de la danseuse devient objet à recycler et s’inscrit dans une suite d’actions qui sont autant de compositions scénographiques. Ce corps seul en scène à la fin de la pièce, lorsque les objets inanimés restent abandonnés et figés, joue négligemment de la matière en répétant un geste de la main qui laisse couler entre ses doigts une poudre blanche, sablier de poussière d’os.

Sous les mots de Baudelaire « Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, A cette horrible infection, Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion ! », ce corps-femme devient le centre d’un tableau éternellement rejoué dont on sait que l’inanimé survit au vivant, que la chair passe, qu’elle soit humaine, escargot ou asticot. Ce corps, un instant possible à manipuler, à posséder et à utiliser comme un élément de création, disparaît déjà et de manière continue. Dans Épargnez-moi le dédain de ces fastes transitoires, le memento mori permet au corps humain d’échapper inexorablement à celui qui le désire.


P.-S.

Photo © Delphine Micheli

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