lundi 20 décembre 2010,
par
Si le très chaleureux Bob Roth – maître d’armes de son état et poète lunaire par tempérament, personnage que nous avons connu par l’intermédiaire d’Ella Jaroszewicz, à l’école de mime Magenia – ne nous avait convié à ce spectacle, nous n’aurions sans doute pas eu l’idée de nous y rendre, en matinée "jeune public", un dimanche après déjeuner…
Le D’Artagnan d’Ethery Pagava est en effet un spectacle conçu par la chorégraphe pour un auditoire de cinq ans et un peu (mais guère) plus ; d’esthétique, disons, classique ; qui plus est, donné à l’occasion des fêtes de fin d’année 2010, à Paris, c’est entendu, mais à l’antipode de notre domicile, Espace de la Plaine, un coin morne en hiver, probablement plus riant dès que le printemps revient, un no man’s land dissuasif pour tout piéton qui se respecte, situé quelque part entre le boulevard Lefebvre (du nom du mari de Madame Sans-Gêne) et le périph’. "Après tout, cela nous changera du cirque Phénix, où nous avons eu nos habitudes en période de festivités", nous sommes-nous dit avant de nous mettre en tram.
Aux premiers mots adressés aux enfants par Ethery Pagava, l’ambiance se détend illico presto et les spectateurs, sans aucune exception, se mettent à écouter la présentation le plus sagement du monde. L’auteure résume tout d’abord l’intrigue du livret sur les Nouvelles aventures de d’Artagnan, qu’elle a imaginées en partant de Dumas (Alexandre, pas Roland), puis dit un mot des personnages ainsi que de ses collaborateurs (Mahler et Rossini à la B.O., Bob Roth au champ d’honneur des mousquetaires, Tristan Lourdin aux lumières…).
Au côté de danseurs confirmés (la légère Anna Pinto, le solide gascon Michail Avakov, l’élégante Emmanuelle Huybrecht, l’expressif Jay Yé) figurent des élèves de Conservatoires municipaux parisiens. Tout ce petit monde occupe agréablement l’espace – un plateau de moins de dix mètres, rétréci par d’imposants baffles, où se dérouleront plusieurs scènes d’escrime. Pour ce qui est du temps, la pièce n’est pas très longue et, de fait, elle parvient à captiver l’attention des bambins, ce qui est remarquable. Elle est suivie d’exercices pratiques, pédagogiques, initiatiques à l’art de la danse – auxquels le jeune public participe sans complexe, sans complication, sans anicroche.
Les combats sont réglés au millimètre, comme du reste la chorégraphie. Ce sont d’ailleurs des chorégraphies à part entières et le vocabulaire utilisé en escrime est assez proche de celui de la danse classique (on y parle positions : quintes, tierces, septimes, pas, rassemblés). Il faut dire que Bob, qui est la modestie même, a travaillé avec les plus grands théâtres, les centres de formation les plus importants et avec d’immenses vedettes écraniques (Gérard Philipe, Jean Marais, Marcel Marceau, Jean-Paul Belmondo, Jacques Weber, Antonio Banderas, Anthony Hopkins, etc.), sans qu’à notre connaissance jamais fût versée une goutte de sang.
Ethery Pagava, née le même jour que votre serviteur, formée par la fameuse Lubov Egorova, fut danseuse-étoile des Ballets Roland Petit, interprète aux Ballets du marquis de Cuevas (amateur de duel, lui aussi : on se souvient de celui, bien réel avec Lifar, ayant pour témoin, le père Le Pen) avant de devenir choréauteure à part entière. Elle a, entre autres, signé la chorégraphie d’un charmant court métrage d’Henri Alekan, La Petite danseuse de Degas (1986), qu’interprètent Marie-Claire Burvingt, Chantal Benazet et Nathalie Dalzon.
Le D’Artagnan d’Ethery Pagava est parfaitement composé, avec des variations pour chaque premier rôle, des duels et des duos en veux-tu en voilà (dont celui, très brillant, de la soubrette et du valet), des mouvements choraux fort bien agencés (la scène du carnaval), des mélanges de contrastes, de couleurs et de musiques bien dosés. Le tout dans un langage d’essence néo-classique.
Un spectacle vraiment bon esprit, donc.
photo : Nicolas Villodre