samedi 14 mai 2011,
par
La structure du solo Manta imaginé par Eric Lamoureux et Héla Fattoumi, interprété par cette dernière, implacablement composé, parfaitement rythmé, n’obéit pas à la raison pure de la danse mais à une logique autre, qui lui est extérieure (= supérieure ?) et qui relève de la démonstration – au sens où on entend aussi ce mot en anglais, de manifestation, de contestation puisque nous sommes dans une certaine mesure dans la protest dance et l’agit prop. Il se trouve cependant que le thème du voile est, depuis la biblique Salomé, indissociable de la danse.
Les morceaux de bravoure de cette pièce présentée par l’Espace 1789 de Saint-Ouen, un an après sa création – le passage qui, comme l’évidence, aveugle le spectateur, avec le corps de la danseuse suggéré puis révélé sensuellement par Xavier Lazarini au moyen d’un effet de contre-jour de plus en plus intense ; l’image choc résultant de l’exhibition soudaine de la toison intime de la femme –, ne sont pas livrés au finale mais aux deux tiers de la chorégraphie.
On flirte certes aussi avec la facilité et une certaine naïveté en chantant façon karaoké (donc un peu faux) le tune de James Brown aux lyrics féministes de Betty Jean Newsome, It’s a Man’s, Man’s, Man’s World (1966), agrémenté d’un name dropping perso de Fattoumi-Lamoureux. On se retrouve en somme dans le modèle américain de libération, jean, jerk, langue et coiffure afro inclus, alors que la France et la Tunisie ont prouvé qu’ils avaient aussi le leur…
Comme leur prédécesseure au CCN de Caen, Fattoumi-Lamoureux sont iconoclastes en projetant leurs images vidéo sur un mur absorbant la lumière plus que ne la réfléchissant. Certaines d’entre elles précisent leur propos et permettent à la danse de se passer de commentaire. De façon explicite, les auteurs reproduisent, traduites en français, les deux sourates du Coran qui fondent la problématique de la pièce : la XXXIII-59 et la XXIV-31.
Le clip avec la démonstration de maquillage nous fait penser à ceux du Beauté Blog de Magali Bertin et est somme toute assez amusant.
Car, malgré le sujet de la manta, mot espagnol ou provençal désignant la pelisse qui recouvrait les paysannes pour les protéger des intempéries et probablement aussi du regard des hommes, qui désigne en l’occurrence le hijab islamique, le safsari tunisien, mais aussi l’uniforme des nonnes de toutes les religions, ainsi que celui des femmes qui sont considérées (plus ou moins) comme des bonnes sœurs (on pense à Heretic, 1929, de Martha Graham, où les danseuses déguisées en novices rendaient un culte à Terpsichore), l’œuvre est légère, subtile, spirituelle - au sens profane du terme.
Elle commence très lentement puis le rythme devient littéralement haletant, s’accélère peu à peu sans qu’on sente du tout la pesanteur de la durée. La danseuse regarde en silence ses observateurs, sort timidement ses mains, puis un bras en forme de marotte dont les doigts utilisent le langage muet des mudras avant de se crisper en un poing qui en appelle à la révolte. Les cris sont étouffés, aspirés.
Au lieu de s’entourer de dramaturges qui auraient probablement plombé la chose, Fattoumi-Lamoureux ont fait appel à de véritables artistes – à Marilyne Lafay, qui a conçu les élégants costumes aux teintes claires qui sont celles du deuil et au plasticien Stéphane Pauvret, qui joue avec les matières et les métrages de tissus, avec l’empreinte éphémère du corps sur la toile (= métaphore de l’acte dansant), avec la notion de pli et la prolifération de monceaux et morceaux de chiffons, dont certains, côté jardin. tachés de rouge sang…
Traité avec finesse, le thème du voile n’est pas privatif. La contrainte, que la poésie exige, permet toutes sortes de jeux avec la forme, avec le sensible et avec la sensualité. L’anecdotique chanson soul conclusive, si elle limite à notre avis la portée de la pièce, obtient l’adhésion du public. En coda, la danseuse exécute une variation on ne peut plus convaincante. D’où des rappels mérités.
L’aspect fantomatique du personnage étant, le reste du temps, un plus, qui donne du sens, autorise la polysémie et permet à l’abstraction de se cristalliser. Et à l’imagination de travailler. De faire le reste.
Photo : Nicolas Villodre