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François Chaignaud & Cecilia Bengolea, Hydra

mercredi 1er décembre 2010,
par Nicolas Villodre


Dans le cadre de la manifestation de la Ménagerie de verre, Inaccoutumés 2010, tout le gotha de la danse contemporaine française ou presque a assisté aux représentations d’Hydra, deux soirées de gala rendant hommage – mais pas seulement – au chorégraphe François Malkovsky, disparu en 1982.

Le titre de la pièce se réfère à l’île paradisiaque (= sorte d’Ibiza ou de Capri en mieux, en totalement sauvegardée, absolument écologique, autrement dit : sans aucune bagnole) du golfe saronique, située à quelques miles marins seulement du Pirée, que nous eûmes la chance d’atteindre en hydrojet et de visiter il y a de cela une quinzaine d’années. Par là même, les auteurs, François Chaignaud et Cecilia Bengolea, font allusion à l’hellénité, fondement du projet isadorien, dans la version qu’en donne Malkovsky. Une danse à la fois résolument moderne et à l’écart des modes.

L’art de Malkovsky, comme celui d’Isadora, qu’on a à juste titre appelé « danse libre », a été transmis aux jeunes chorégraphes par Suzanne Bodak qui, avec son association Mouvement Musique (1), maintient vive cette ligne esthétique singulière.

Le paradoxe est apparent de voir les auteurs les plus contemporains se pencher sur le passé de ces Isadoriens et Isadoriennes qui ont su préserver le répertoire de Duncan précisément en le dansant ou en l’enseignant à d’autres. En effet, cette danse est restée libre parce qu’underground, non formatée malgré ses propres codes ou contraintes, en marge de l’institution, de l’Opéra et du peplum médiatique (= du show business ou du Spectacle).

Le respect qui, soi-disant, ces temps-ci se perd, peut donc être signe d’insolence. Et même de transgression.

François Chaignaud et Cecilia Bengolea mettent la main à la pâte. Ils interprètent personnellement, et plutôt bien, les danses malkovskiennes, aidés dans cette entreprise par un tendre Jésus efflanqué portant les stigmates d’une foulure à la patte, Mickaël Phelippeau, de la magnifique et toujours juste Lenio Kaklea, cautionnés par la gracieuse et maternelle présence et performance de Suzanne Bodak.

Ici, pas de playback, mais du silence ou de la musique, à base surtout de valses romantiques et d’airs qui, au départ, n’étaient pas vraiment conçus pour la danse, de Grieg, Chopin, Brahms, Moussorgsky, Schubert, Beethoven, Dvorak, Wagner, jouées live par le pianiste Alexandre Bodak qui était l’accompagnateur habituel de Malkovsky sur un demi-queue immaculé. L’éclairage coloré d’Erik Houlier donne une ambiance différente à chacun des morceaux. Pour ce qui est de la déco, on pense que ce sont les Puces du Design qui ont livré l’imposante banquette en cuir coussinée de six bourrelets et une lampe sixties qui ressemble à celle du dentiste de Dr No.

A propos de James Bond, les corps des danseurs sont habillés par la lumière d’Erik Houlier ainsi que par des couches de Ripolin rappelant la peinture dorée (dangereuse pour la peau, si je ne m’abuse) recouvrant la mignonne Shirley Eaton dans Goldfinger (1964) - voire la fameuse danseuse de music-hall des années vingt, Hassoutra, qui présente son numéro orientaliste dans Grock, son premier film, 1926. On est dans la nudité quasi intégrale.

Les solos ou soli, pas de deux et danses chorales choisis pour cette manifestation ne cherchent pas à mettre en valeur les interprètes en ne posant que des questions ou des enjeux purement techniques - vous savez ? cette problématique de la virtuosité chère aux balletomanes. La difficulté est, au contraire, de parvenir à un état de relâchement corporel proche du Zen ou, du moins, pour paraphraser Charles Trenet, de la douce transe.

De même, si le travail au sol est assez présent, il ne faut pas s’attendre à être estomaqué par d’extraordinaires saltations - la configuration du lieu ne le permet pas, les imposantes poutres du plafonnier de la Ménagerie de fer freinant toute velléité dans ce domaine. On se contente de sautiller ou de s’élever sur la demi-pointe, comme dans le premier solo (J’ai cueilli la fleur, ô monde, 1925).

Il semblerait que la qualité du geste passe par la fluidité, l’absence de retenue, l’oubli de tout complexe, la suspension de ce qu’il est convenu d’appeler le « sens du ridicule » (surmoi, autocensure, obstacle à toute avancée artistique)… Pas si facile que cela de faire simple, on le sait ou s’en doute.

Malkovsky a toujours lutté contre la sclérose et la raideur musculaire qui, littéralement, caractérise la danse académique. Son vocabulaire est composé de gestes doux, de mouvements de bras balancés, de gais tournoiements en tous sens, de belles diagonales, d’allées et venues tout ce qu’il y a de plus symétriques, de rondes enfantines, d’effets de manche et de postures un peu plus martiales, de pauses ou de poses photographiques et de parfaits équilibres (cf. Au printemps, 1923).

Les danseurs sont aussi des athlètes. Comme ceux d’Olympie. Ou de Delphes.

(1) http://malkovsky.com/


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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