vendredi 9 décembre 2011,
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C’est une pièce parlante. Ça s’appelle Les Rois du suspense. On dit pièce car il y a du public. Des invités de la Ménagerie de Verre, des payants, des détaxés (à ne pas confondre avec des désaxés), des têtes pas toutes couronnées, mais connues ou reconnues, sur lesquelles on peut mettre un nom et/ou un prénom (Sophie Herbin, Denise Luccioni, Valérie Lanciaux, Nicole Gabriel, les frères Benaïm, on en passe et peut-être des meilleurs). Mais aussi parce que Pascale (Murtin) et François (Hiffler) s’y vouvoient, ce que ne font pas dans la vraie vie collègues, camarades de régiment ou de jeu - le tutoiement étant du côté de la familiarité, de l’égalité et de la fraternité tandis que le vous(s)oiement serait plutôt une forme de politesse voire, paradoxalement, un signe de liberté.
Le talk show traite à la fois de la causerie, autrement (= pédamment) dit, a une dimension métalinguistique, pour ne pas dire pirandellesque, et prend une certaine distance avec le spectacle, qu’il met, littéralement et allégoriquement, en boîte, en cause, en suspens, ce, par divers moyens : passages en boucle, variations, flash-back théâtral, ellipse, silence total, arrêt prolongé du geste, dissociation entre le dit et le fait, commentaires auto-réflexifs, sous-titrage électronique tautologique rappelant dans quelle pièce on se trouve, tours d’adresse et de magie dérisoires, adresse directe au public, petits arrangements avec la vérité, manquements à la parole (donnée), etc.
Plus que de cette virtuosité dont on les sait capables, les deux membres fondateurs de Grand Magasin font preuve ici de légèreté. Ce, dès l’entame, tous feux allumés (aucun effet d’éclairage comme jadis, chez Cunningham, simplement le besoin ressenti de se rendre visibles avant, si possible, d’être risibles), avec cet air irlandais (« Your shining eyes » de Thomas Bateson, compositeur anglais de naissance mais irlandais d’adoption et de mort), un madrigal du bon vieux temps (1604) chanté a capella par les deux concepteurs-proposeurs-exécuteurs de l’œuvre, sur le pas de la porte d’entrée, côté cour.
Quand on lit, a posteriori comme toujours, le projet d’intention tel que transcrit dans la l’A4 plié en deux (comme, du reste, le public) faisant office de feuille de salle, on s’aperçoit qu’il s’agit de règles de jeux enfantins. Encore fallait-il y penser et, surtout, avoir le courage et la patience de les mettre en scène. Tout du programme est suivi à la lettre, ou presque : dire à l’avance, gâcher la surprise, raconter la fin, déflorer l’intrigue, donner les clés, abattre son jeu, mâcher le travail, éventer le plan, dévoiler la chute, vendre la mèche (et non la « mêche »), tenir sa langue, trahir ses intentions, cracher le morceau, avouer le mobile, ne rien laisser dans l’ombre, lâcher le fin mot (comme imprimé sur l’écran de projection 4/3, manuel, sur trépied), ne pas ménager ses effets, se déclarer trop tôt, annoncer la couleur, montrer les ressorts, mal cacher les ficelles.
Grand Mag jongle avec les mots, ça, on le sait, ainsi qu’avec les situations, les objets banaux, trouvés, pas vraiment recherchés, les couleurs franches, un certain sens en matière de chic vestimentaire… Il joue avec le jeu et avec le feu. La mise à nu du marié n’aura pas lieu, ce soir en tout cas. Cette loi du genre contemporain, qui suppose que les interprètes s’exhibent, à un moment ou à un autre, complètement à poil est de fait transgressée. Les répliques sont drôles, comme dans les meilleurs sketches de café-théâtre et toujours surprenantes. Épatantes.
On a beau en connaître la règle, le jeu de Grand Magasin, comme le fameux presbytère de Gaston Leroux cher à Béjart, n’a rien perdu de son charme. Il garde tout son mystère.
photo : Nicolas Villodre