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Geisha Fontaine & Pierre Cottreau : feu à volonté

jeudi 13 janvier 2011,
par Nicolas Villodre


Prenant le festival Faits d’hiver au pied de la lettre (ou est-ce par hasard ?), Geisha Fontaine et Pierre Cottreau ont commandité une œuvre sonore (disons musicale, si vous préférez) au compositeur, émoulu à la fois du conservatoire de Florence et du CNSMDP, Francesco Filidei, Missa super L’Homme armé, une B.O. pétaradante, digne d’une descente de la brigade anti-gang.

Armés jusqu’aux dents, comme pour se prémunir de la réaction d’un public insuffisamment aguerri à la musique « contemporaine », troquant leurs timbales pour des kalachnikovs, protégés par des gilets pare-balles en acier galvanisé cannelés comme les washboards de Clifton Chenier, les quatre musicos ou cavaliers de l’Apocalypse (Benoît Bourlet, François-Marie Juskowiak, Victor Hanna, Benoît Maurin) se la jouent M.I.B. et, de fait, contrastent avec les cinq va-nu-pieds de la danse (trois filles, deux garçons : Sophie Demeyer, Bérangère Roussel, Sylvain Riejou, Agnieszka Ryszkiewicz, Raphaël Soleilhavoup) qui apparaissent dans des tenues et, parfois aussi, des postures para-béjartiennes : T-shirts colorés et impersonnalisés, jeans griffés ; mouvements simples, élémentaires, petits gestes quotidiens – au sens où l’entendait Bagouet – ressassés, stripteases minimalistes et prudes, passages choraux et gels de certaines poses…

Le prétexte ici invoqué – même dans le contemporain, il semble qu’on ne puisse totalement se passer de livret, comme si la musique ou la danse ne suffisaient pas ! – permet toutes sortes de lectures ou d’interprétations, sachant que les auteurs traitent explicitement de la « violence du monde ». Le compositeur s’est, paraît-il, inspiré d’une chanson qui date de la Renaissance : « L’Homme armé » et, hormis quelques métronomes et diapasons, de petites girafes couinantes en caoutchouc, des cornes de brume et des tuyaux d’électricien, il a limité ses instruments à des outils de combat : carabines, fusils-mitrailleurs, pistolets, revolvers, armes électriques, tasers, alarmes, sifflets de police, frondes.

Aux quatre coins de la scène quasiment nue d’un Auditorium Saint-Germain que certains ont simplettement rebaptisé MPAA, lieu parfaitement situé en plein centre de Paris et artistement programmé, animé et dirigé par un Jean-Louis Vicart récemment mis au rencard par les responsables de la culture à la Mairie, ont été posés des pupitres, des consoles supportant des objets hétéroclites, des plaques en épais alu cabossé de la dimension de portes, soutenues par des encadrements métalliques.

Le duo de co-chorégraphes alterne dans un répertoire déjà riche et varié l’apollinien et le dionysiaque, la géométrie et la finesse, la non-danse et le non-sens. Ici, l’esprit de sérieux semble l’avoir tout de même emporté. On n’est ni dans le festif, ni dans le forain – cf. Entracte de Francis Picabia et René Clair, notamment le passage du chasseur Hans Börlin armé d’un fusil ou celui des canonniers Picabia et Satie ; cf. aussi le western The Great Train Robbery d’Ewin S. Porter dans lequel un cowboy à moustache lève son revolver et vise le spectateur, comme le font les musiciens au finale de la pièce. Le ton est martial. Cela ne rigole pas – sauf au détour d’une mention, dans le programme : « Mille Plateaux se fournit exclusivement à l’armurerie de la gare du Nord. »

Avec Francesco Filidei, Geisha Fontaine et Pierre Cottreau ont donc décidé de jouer avec le feu. Et aussi, certainement, avec la patience, la résistance ou résilience du public, que nous avons senti désarçonné (plus que choqué) par une œuvre qui s’inscrit dans la veine futuriste (celle des bruiteurs de films muets et des cartoons et celle du bruitiste Luigi Russolo) et la voie royale de l’artifice (en France, le premier feu fut tiré Place Royale à l’occasion du mariage de Louis XIII). Une œuvre qui s’intitule précisément… Ne pas toucher aux œuvres.

Depuis lurette, on en a vu et entendu d’autres. De Strauss à Satie, le recours au tir à blanc avait déjà élargi la panoplie des instruments de l’orchestre aux coups de feu, aux sirènes, aux machines à écrire – sans parler des sons incongrus et envoûtants des ondes Martenot. Pour ce qui est de la danse proprement dite, rappelons qu’Anna Halprin a produit un choc esthétique équivalent lorsque elle a proposé de remplacer la conduite chorégraphique par une simple liste de commissions – ou de tâches à accomplir.

Si la cavalerie légère de Fontaine-Cottreau et l’artillerie lourde de Filidei (=partition percussive, persuasive, dissuasive et sciemment déceptive) obéissent à cette logique de tâches à accomplir par des interprètes concentrés mais, dirait-on, pas vraiment concernés, le rapport danse-musique nous a paru on ne peut plus tradi – pré-cunninghamien, pré-cagien. On a l’impression, peut-être fausse, que les auteurs ont voulu faire fusionner leurs disciplines au lieu de les faire cohabiter… pacifiquement.

On a retrouvé, fort heureusement, le goût du collage et du jeu chers aux deux chorégraphes. La problématique armurière ne leur suffisant visiblement pas, ils se sont référés à l’histoire de leur art, qui est aussi, n’ayons pas peur des mots, celle du ballet, et en particulier à la scène de la folie de Giselle à laquelle ils ont emprunté partie de la gestuelle.

La paire de chorégraphes a à sa manière rendu hommage à ses pairs : Coralli, Perrot et Petipa.


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2 Messages de forum

  • Geisha Fontaine & Pierre Cottreau : feu à volonté

    16 janvier 2011 12:04, par sophie herbin direction école d’art champigny sur marne

    Bravo pour votre article comme d’autres dont je viens de prendre connaissance.Charnelles et cultivées . Mais surtout qu’il est bon de sentir la vibration du critique d’art et de "visualiser" son point de vue. Et s’il est délicieux d’y joindre la mémoire des merveilles artistiques et culturelles des auteurs et des vôtres,je pense aux références d’un plus large public à qui j’aimerais bien faire lire toutes vos critiques.

    Sophie Herbin

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