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Grand Magasin, Les déplacements du problème

mardi 19 octobre 2010,
par Nicolas Villodre


Une fois n’est pas coutume, l’aspect visuel est « mis en sourdine » au profit d’expérimentations sonores ou, si l’on préfère, de recherches de « coordination acoustique/musique » justifiant amplement la collaboration inédite, et même inattendue, entre Grand Magasin et l’Ircam – cf. notamment le travail de programmation informatique et de création d’effets sonores de Christophe Mazzella. La pièce, qui date de juin 2009, a été reprise avec succès au Théâtre de la Cité U, la deuxième quinzaine d’octobre de cette année.

Depuis – au moins – Grock, les clowns, qu’ils soient augustes ou bien blancs, s’intéressent à la musicalité de la phrase ainsi qu’aux phrases musicales. Non seulement ils jouent d’instruments divers et étonnants, assimilés par autodidactisme, mais ils font sonner les voyelles comme personne. D’un bout à l’autre de la piste sans sono (cf. le numéro des deux lettres absentes dans une phrase, en l’occurrence le « P » et le « S »). Ils étirent les voyelles (cf. le gimmick « Sans blâââgue ! », du comique suisse) et altèrent les vocables (« médicament » sera tantôt prononcé « midécament », tantôt « médécament »), bref, jonglent avec les mots ou avec les phonèmes comme les enfants de la balle qu’ils sont restés (pour ne pas dire « demeurés). Ils rangent et dérangent leurs joujoux (cf. l’escabeau qui, tout compte fait, se trouvait à sa juste place), traquent et détraquent les questions. Ils règlent et dérèglent les choses qu’ils touchent ou viennent à considérer.

Le duo Pascale Murtin-François Hiffler, renforcé depuis quelque temps par Bettina Atala et, pour cette occasion, par l’ingéson Manuel Coursin, s’impose des règles du jeu qui compliquent les problèmes plus qu’ils ne les résolvent mais qui provoquent l’hilarité alors même que rien n’est dissimulé au spectateur. Depuis le temps, à force, on sent, « bien entendu », où ils veulent en venir. Mais à chaque fois, à chaque spectacle, à chaque routine, on se trouve attrapé par leurs manigances, leur rhétorique, leur mécanique. Leur alchimie.

Les contraintes, les contrariétés, les contradictions ne manquent pas. Les idées non plus. Tout ce qui peut perturber une situation, retarder une échéance (le délai a également un sens musical), brouiller une piste et un esprit est exploré/exploité. Les bruits, comme les clowns, peuvent donc être blancs (bruit d’aspirateur ou de marteau-piqueur), tout recouvrir sur leur passage. Tout vandaliser, façon Attila. Tout avaler (cf. le tapis perçant du voleur de Bagdad, absorbeur de sons).

Tout ce qui peut affecter la perception, parasiter la communication, semer le doute ou le trouble est actionné et même performé (cf. le logiciel de reconnaissance vocale, commandé par pédales Wah-wah ou le micro contestataire désavouant le moindre énoncé, la plus banale des propositions ce qui, du coup, donne du sens à l’insignifiant). On pratique le jeu de l’écho, oui mais à l’envers, en commençant par la fin. Le dialogue de sourds au téléphone et la conversation via Skype sont tournés en ridicule (cf. la ritournelle : « Je ne vous entends pas »).

Grand Magasin ne se contente pas d’analyser une situation ou une problématique et préfère mettre l’accent sur ce qui habituellement nous échappe, sur l’invisible et l’inaudible. Sur ce qui reste inédit. Ou étrange. Ou étranger (cf. la même phrase tautologique, dite en chinois, façon poème lettriste, puis en russe, en arabe et, enfin, en un français plutôt laborieux).

Grand Magasin s’est cassé la tête. Au sens propre. D’où cette prestidigitation à base d’exercices virtuoses visant à retarder l’Alzheimer qui est déjà en nous. Les cachets d’aspirine facilitent la digestion, le calcul mental et la circulation sanguine. Last but not least, le trio s’en prend, le plus sérieusement du monde, à la correspondance des arts : à celle de tableaux non figuratifs, polysémiques, qui, par conséquent, peuvent être interprétées n’importe comment, par n’importe qui, et déchiffrés comme des partitions musicales. Au finale, on a droit à un bonus vidéo et à une démo de danse des mots soutenue par une gestuelle rudimentaire probablement apprise chez les scouts.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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