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Grandville-Prunenec : Et tout le reste est littérature

samedi 26 mars 2011,
par Nicolas Villodre


Quand un écrivain croise un chorégraphe, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de vicomtes ? Pas forcément. De fait, Jean-François Munnier a ainsi fixé la règle du jeu de son festival Concordan(s/c)e : « deux artistes, qui ne se sont au préalable jamais rencontrés, s’observent, s’interrogent sur ce qui attise leur désir de créer. »

Finissons par le début. Pour ne pas changer. Et donc commençons par le duo que forment Sylvain Prunenec, chorégraphe, et Mathieu Riboulet, écrivain. Le titre, Jetés dehors, est ambigu puisqu’il se réfère au vocabulaire de la danse académique, en jouant sur les mots - le saut d’une jambe sur l’autre, qu’on appelle jeté, le concept d’en-dehors, qui est à la base du ballet -, en gardant la connotation d’outsiders, ou d’individus se trouvant en situation de hors-jeu.

Le texte est classique, narratif, parfois même un peu précieux (cf. par exemple les « réticences initiales », les « paravents de rythmes » et autres « sortilèges tressés », les photos « faux témoins », etc.). La danse est ingénieuse, malicieuse, astucieuse.

Le rapport entre l’écriture tout court et celle du mouvement (la chorégraphie) paraît simple : de type illustratif. Non pas que la danse soit dans le cas qui nous occupe totalement soumise à la prose ; elle garde sa spécificité, ses excès, son extravagance ; le danseur manipule littéralement à plusieurs reprises l’écrivain (façon ostéopathe, puis en le portant sur ses épaules, enfin en déposant Orphée sur un piédestal) ; les mouvements peuvent aussi anticiper sur les mots – on pense au passage du solo excentrique de Sylvain Prunenec, le corps tendu, crispé et presque figé, qui sera ensuite résumé par la notion de « corps cassé ». Dans l’ensemble, le danseur donne corps aux souvenirs d’enfance de l’auteur lequel, en chair et en os, lit lui-même son récit.

Les souvenirs de Mathieu Riboulet actualisent ceux d’un Cocteau évoquant l’élève Dargelos et toutes les cours de récréation où l’on s’adonne aux jeux cruels de l’enfance. Sa réflexion sur le sommeil est habilement traitée par le travail au sol du danseur – on pense ici au spectacle En somme ! de Marion Lévy sur ce même sujet. La gestique guerrière de Prunenec prend alors le relais et on a droit à un morceau de bravoure, au bord du cabotinage, qui rappelle le numéro cabaretier de Valeska Gert caricaturant ambigument mais cocassement le Japonais typique.

Enfin, il est temps de donner nos impressions sur le couple Anne Kawala-Olivia Grandville. Le langage de l’une, comme du reste celui de l’autre, se présente sous forme d’éclats, de boucles, de coq-à-l’âne. Les deux écritures sont à base de collages, réalisés en direct, l’un, vocalement, l’autre, gestuellement.

Les deux jeunes femmes se révèlent comédiennes et « performeuses ». Elles assurent le show, même si celui-ci n’a rien du spectacle attendu ou convenu. Moins anecdotique et comique que Jetés dehors, Ma belle entomologie a des allures, sinon des prétentions, scientifiques. Il est à parier que les animaux articulés dont il est question ne sont autres que les artistes elles-mêmes. Ou que vous et moi.

On (Olivia Grandville) installe le fond du décor (des cartons blancs avec des lettres en capitales) pendant que les spectateurs finissent de se caler sur les banquettes du Studio 3 du CND. On déplie et déploie plusieurs pupitres de musiciens, des partitions, des micros, des lampes de différents modèles, un notebook et un Mac portable au logo camouflé, qu’on dispose pieusement aux quatre coins d’un plancher immaculé.

L’éclairage, au début du moins, est assez vif mais d’une neutralité clinique – les projecteurs se tamiseront progressivement jusqu’à complète extinction des feux de la rampe. L’agaçant cliquètement du métronome en sourdine se mêle aux bribes de textes glanés ici ou là par l’écrivaine ainsi que par la danseuse. Le cut-up sonore, pas assez polysémique sans doute pour les duettistes, se complique d’un cut-up visuel, une pantomime contrapuntique signée Grandville, n’imitant rien de spécial, rien en particulier de ce que peut signifier Anne Kawala.

On a, en somme, sinon un retour aux sources, du moins la preuve de l’autonomie de l’orchestique par rapport aux Belles-lettres – ou, plus exactement, aux belles phrases. Nul besoin d’autre musique que celle de la poésie, du texte de l’auteure ou de celle qui résulte de la rencontre fortuite entre deux expressions - la référence à la chanson « Ohio » de Gainsbourg pouvant être considérée comme un clin d’œil ou un clin d’ouïe à la voix de la comédienne Isabelle Adjani, donc au théâtre.

A part la régie, hors champ, comme presque toujours, rien ne nous est caché du matériel ou des matériaux dont usent les artistes. Comme nous l’avons signalé, ceux-ci sont étalés au vu et au su de tout le monde. Des mots inscrits sur des cartons rectangulaires forment un jeu de dominos qui a l’apparence du cadavre exquis, la couleur de l’écriture automatique, le goût de l’association surréaliste, sans la recherche à tout prix d’effet d’étrangeté.

Des lettres et des signes mathématiques ornent le mur du fond, qui font penser à la table de Mendeleïev classant les éléments chimiques connus pour en découvrir de nouveaux. Il faut dire que les deux récitantes se mettent à parler d’hydrogène, de lithium, de fluor, etc. On se dit que les lettres CA pourraient désigner le calcium ; le B, le bore ; le D, le dysprosium ou le darmstadtium ; le CD, le cadmium ; le BA, le baryum ; l’AC, l’actinium ; le DB, le dubnium.

La littérature s’incarne dans la polyphonie. La danse, magnifique, on ne peut plus élégante, met en relief un texte par moments inaudible, illisible, et le reste du temps pas du tout évident. Elle est également valorisée par celui-ci.


P.-S.

Photo : Nicolas Villodre

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