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Kaori Ito impériale

vendredi 27 janvier 2012,
par Nicolas Villodre


Alléluia ! en cette fin janvier, les hommes politiques s’intéressent à la fois à la banlieue et à la danse contemporaine : le ministre de la Culture se rend au festival de Vanves, manifestation au nom improbable mais à la programmation pointue et l’Ex en personne, Valéry Giscard d’Estaing, vient assister au Cnd au spectacle de Kaori Ito, Island of no memories. Mais un président, c’est sans doute comme vous et moi, et le commun des mortels : entre la danse et la danseuse, il optera toujours pour la danseuse…

Certes, tout n’est pas totalement satisfaisant dans la création de Miss Ito. La chorégraphie est à l’image du cordage (qui renvoie à celui d’Au revoir parapluie de James Thierrée) faisant office de décor et d’accessoire : plus informelle que structurée, plus relâchée que tendue, plus rabâchée que développée. De Preljocaj où elle a approfondi, des années durant, une qualité gestuelle qui est devenue unique, un genre en soi, elle devrait selon nous s’inspirer pour ce qui est de la clarté compositionnelle. Car la pièce se perd par moments dans l’anecdote, le narratif, le représentatif.

Cette pantomime du quotidien est heureusement sauvée par le travail de stylisation de l’interprète masculin, l’excellent Thomas Bentin, formé aux arts dramatique et martiaux. La réitération, appuyée par les mesures de musique répétitive signées Guillaume Perret, finit par faire sens ou effet : on pense au passage d’inversion gestuelle où le mouvement du jeune gens se déroule en marche arrière comme lors du rembobinage d’un film – ou d’un fil, celui d’Ariane, certainement. La puissance physique de la danseuse Mirka Prokešová se révèle et se réveille après un (trop) long moment d’effacement au fond de la classe, côté cour. Elle contraste avec la vivacité, les enchaînements de difficultés techniques et la force expressive de Kaori.

La danseuse-chorégraphe, dont le corps parfait peut se désarticuler en tous sens, révèle en outre une dimension comique. Le « no memories » du titre a certes sa connotation amnésique mais cela sonne comme « mémoires du  », autrement dit, fait également penser au théâtre traditionnel japonais que Kaori cite respectueusement (cf. l’importance du sol dans sa danse, et sa rythmique particulière soulignée à coups de talons frappés de ses jolis paturons nus, comme il se doit, dans la danse libre) ou, au contraire, qu’elle pastiche sciemment et allègrement, comme dans une récréation Kyôgen. Les propos absurdes que tiennent les interprètes en deuxième partie de la pièce peuvent paraître d’autant plus délirants qu’ils sont incompréhensibles, proches du babil enfantin, de la glossolalie extatique, du lettrisme intégral.

La feuille de salle précise que la farce est renforcée par les giseigo, des onomatopées imitant les bruits, et les gitaigo, des sons bien plus suggestifs. Tout le monde a en tête la prise de parole dérisoire et poétique de Chaplin, qui ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée du cinéma sonore, et qui finit par se mettre à chanter « Titine » en une sorte d’espéranto dans Modern Times  : « Se bella giu satore, Je notre so cafore, Je notre si cavore, Je la tu la ti la twah, La spinash o la bouchon, Cigaretto portobello, Si rakish spaghaletto, Ti la tu la ti la twah, Senora pilasina, Voulez-vous le taximeter, Le zionta su la seata, Tu la tu la tu la wa ». Ces interjections sont dédoublées, comme dans le fameux Moshi-Moshi phatique des conversations téléphoniques : Gasa-Gasa, Nioki-Nioki, Kiu-Kiu, Gokun-Gokun, Sala-Sala, Tango-Tango, etc. Le Nioki-Nioki sera tout naturellement associé aux spaghettis, et la danseuse jouera même avec les nœuds gordiens à la manière du grand-père de Thierrée dans City Lights.

La corde au cou plus qu’à son tour, emperruquée à plusieurs reprises de câbles noirs, avec les moyens du bord réduits à de simples bouts de ficelle, Kaori Ito se sort plutôt bien de ce sac de nœuds où elle s’est volontairement immergée. La pièce est dans ses cordes. Elle en tire les fils d’un métier qu’elle veut faire sien, et à plein temps, qui est celui de chorégraphe.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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