dimanche 27 novembre 2011,
par
Patricia Lopez et Anne Sauvage nous ont invité, en novembre dernier, à assister au compte rendu de fin de stage du danseur-chorégraphe Shigeya Mori, événement organisé par Carolyn Carlson, ses assistantes, la Maison du Japon et Philippe Chéhère à l’Atelier de Paris, dans le très beau studio de danse qui occupe l’un des bâtiments de la Cartoucherie de Vincennes. Nous sommes arrivé légèrement en retard (un peu moins du quart d’heure de politesse toléré) au rendez-vous fixé à la sortie 6 de la station Château de Vincennes, par la ligne 1 du Stif, en raison de la « régulation du trafic » – plus probablement par la mise au point du système informatico-robotique gérant maintenant les rames sans pilote embarqué – et avons raté le début de ce qui s’est avéré être une représentation théâtrale très au point.
Shigeya Mori est un personnage étonnant, attentif aux autres, sage spectateur assistant sans broncher à la pièce qu’il a en quelques jours mise en scène avec les participants de sa master class (l’expression n’étant pas du tout traduisible par « cours magistral »), assis en style seiza (les fesses reposant sur les talons), côté cour puis bondissant en tous sens à la fin de sa propre performance, en seconde partie du programme. Il a mis au point une formule singulière puisant à plusieurs sources son vocabulaire, s’inspirant à la fois des danses traditionnelles du nord du Japon, de la forme contemporaine, crispée, trébuchante et rampante du butô, et de la farce pure qu’on appelle le Kyôgen (mot qui signifie en français « propos délirants »), qui fait office d’intermède, d’entremets ou de divertissement dans les marathons de pièces de nô.
La première œuvre a pour titre, ainsi que nous l’a traduit et précisé Mme Yukiko Murata, Histoire d’un pont. Son thème nous a fait penser à une pièce de théâtre écrite dans les années vingt par Marieluise Fleisser et adaptée au cinéma par Fassbinder, Pionniers à Ingolstadt. M. Mori y a en tout cas valorisé les talents particuliers de chaque apprenti danseur. Les uns, apparemment des théâtreux, récitent leur texte d’une voix relativement neutre (les cabotins voulant, comme on sait, la plupart du temps trop signifier d’un coup), sans anicroche ni oreillette, un jeune musicien, en costume d’époque, rythme le show en tapant aux bons moments sur un petit wadaiko au son sec, une jolie brune se lance dans une chanson interprétée en hongrois, la troupe en partie masquée fait une ronde puisée dans le folklore mitteleuropéen plus que dans les rituels du pays du Soleil levant. La structure opératique opère. Le musical fonctionne bel et bien et pourrait, avec encore deux-trois semaines de répétitions, être présenté à Broadway ou dans le West End londonien…
La pièce closant le stage de Shigeya Mori s’intitule Maria Kannon et traite de deux sujets assez graves : d’une part, de celui des Chrétiens japonais, victimes de persécutions, amenés à adorer, par la force des choses, les représentations mariales d’aspect kannonique, de l’autre, de celui des victimes du séisme du 11 mars dernier, dont on ne mesure pas encore les effets, que ce soit ici ou là-bas. Le nom de la sainte Maria Kannon tend à montrer une certaine forme de syncrétisme religieux – pour l’anecdote, d’après Monsieur Wikipedia, le mot Kannon a par ailleurs inspiré celui de la société… Canon. Assisté d’un grand enfant de chœur arborant une grande croix (aussi haute que lui), avec quelques matériaux symbolisant la destruction d’une maison, M. Mori se lance dans une variation expressionniste et incarne avec intensité une série de personnages traumatisés par le dernier Big One en date. Il ne joue pas, il est à lui seul le peuple-martyr.
Difficile, après cela, de reprendre le stage ou même ses esprits.
photo : Nicolas Villodre