samedi 3 décembre 2011,
par
Après L’Angle mort de M. Camille Ollagnier, un apéritif minimaliste sur fond de rock plaisant (celui du fils de Tim Buckley, Jeff, et de LCD Soundsystem) mais sans nécessité réelle, qui n’a pas pris trop de temps aux spectateurs et qui a été excellemment interprété par Nans Martin, Le Colombier de Bagnolet a programmé, en ce début de fin d’année 2011, la dernière création (en date) de Daniel Dobbels, Un son étrange.
Il est intéressant que la danse délaisse, pour une fois, le visuel, l’évident, ce que Duchamp appelait le rétinien et se préoccupe un minimum de matière sonore, d’un tout autre langage, de poésie écrite pour être précisément dite, pas seulement lue. Le texte d’Artaud, en français, ce qui change la donne, réalisé par la voix compacte, âpre, accidentée, imprévisible, bas perchée d’Alain Cuny – peut-on trouver mieux, ailleurs ou depuis, dans le genre ? – traitant a priori d’une autre spécialité que des siennes (de peinture et non de littérature, de cinéma ou de théâtre), Van Gogh, le suicidé de la société (1947), prouve que le poète a toujours raison. Même quand il a tort.
Ses excès sont toujours justifiés. Sa plainte était actuelle alors et l’est plus encore aujourd’hui. Nous ne sommes d’ailleurs pas loin du signifiant pur (du cri, du craillement, du jurement), enregistré (et longtemps mis au rancart, censuré), cette même année, par Artaud lui-même (et trois de ses proches amis), Pour en finir avec le jugement de dieu. Autrement dit de la musique.
Comment « soutenir, traduire, trahir cette démesure où s’associent puissance d’un texte et d’une voix, qu’il nous faut écouter presque sans relâche » ? Tel est l’enjeu, résumé par Daniel Dobbels dans la feuille de salle distribuée à l’accueil.
Par un travail humble, simple, discret. En ne cherchant surtout pas à signifier quoi que ce soit d’autre que ce qui a absolument, déjà, été énoncé. Pas le moment de la ramener, de simuler ou d’étaler ses propres états d’âme. Ni même de proposer une sorte d’équivalent, une forme d’approchant, un semblant de correspondant, un air d’entendu. L’élégance de la chorégraphie est dans sa modestie même. Qui ne doit pas, pas du tout, être prise pour de l’insignifiance.
D’où l’importance, ici aussi, de l’interprétation. Or le chorégraphe a trouvé un artiste particulièrement doué en la personne d’Adrien Dantou. Subtil, sensible, intense. La lumière aiguë, signée Boris Molinié, aussi expressionniste, par endroits, que la voix d’Artaud, porte l’ombre du jeune gens sur les murs latéraux du grand plateau bagnoletais. Elle contraste avec le flux continu, en un premier temps contenu, du danseur.
Les membres supérieurs d’Adrien Dantou dessinent quantité d’angles dans l’espace. Le thème de la peinture, qui n’est pas banal en danse, est, indirectement, certes, mais effectivement - bel et bien - traité. Les deux plus longs doigts de chaque main font à plusieurs reprises ce que les adeptes de rap ou de hip hop appellent du « pointing ». Adrien, comme eux, danse debout. Ses gestes finissent par se crisper, et lui, très tranquille au début, par s’agiter, par attraper la tremblante, comme piqué au vif par la tarentule. Sa chevelure abondante lui masque alors le visage et rend impossible toute velléité de mimique.
La danse étant aussi, d’une certaine façon, une énigme indéchiffrable.
photo : Nicolas Villodre