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Le Bharatam sans baratin d’Urmila Sathyanarayanan

samedi 30 avril 2011,
par Nicolas Villodre


Bonne renommée et ceinture dorée sont deux attributs qu’Urmila Sathyanarayanan possède indéniablement. Encore faut-il ensuite assurer sur scène, et rassurer le public, le jour « j », l’instant « i », au lieu dit. Car les fanatiques parisiens de bharatanatyam étaient au rendez-vous en cette soirée de banquet princier ostentatoire outre-Manche, du côté de l’ancien Empire, des amateurs fidèles au poste, installés comme il faut, aux meilleurs sièges et aux premières loges, la demie avant l’heure, à l’auditorium Guimet.

La danseuse fait partie de la génération des quadras, actuellement en vogue. On ne compte plus ni ses récompenses ni le nombre de ses tournées internationales. Elle était accompagnée pour cette première date européenne d’un trio de jeunes gens – autant d’hommes troncs assis en tailleur –, Sri Swamimalai Kalidas Suresh, le chanteur et manieur de nattuvangam (= de mini-cymbales), Sri Thananjayan, le tambourinaire spécialisé en mridangam (= tambour biface) et Sri J.B. Shruthi Sagar, le flûtiste.

Le bharatanatyam est un art, certes, on ne peut plus sérieux, mais dont les interprètes jouent en permanence, dont ils explorent et dépassent parfois les bornes.

Héritière de la danse classique issue de l’Inde du sud, Urmila Sathyanarayanan connaît parfaitement la chanson, autrement dit la technique. Elle sait également qu’il est possible, dans les limites du raisonnable, d’y introduire discrètement, en cours de route ou de récital, des signes de vivacité, de spontanéité, voire d’improvisation, que ce soit dans la gestuelle, les enchaînements ou la relation aux musiciens.

Une fois resserrés tous les boulons de sa batterie janusienne au moyen d’un petit maillet, une fois reliftée la peausserie, et dosée sa puissance de frappe, Sri Thananjayan fait son office sans anicroche en contrebalançant le son aigret du nattuvangam, en contre-pointant les phrases mélodiques de ses partenaires et les séries rythmiques de la danseuse timidement appuyées par ses ghunghurus (= grelots en bronze chevillés au corps).

Sri J.B. Shruthi Sagar ne tarde pas à se chauffer et à se mettre au diapason avec la boucle d’accords de sitar servant de basse continue et d’instrument d’appoint la soirée durant et avec l’interprète lyrique. Il s’autorise même des solos (ou soli) qui ne sont pas simplement destinés à faire passer le temps, à permettre à la danseuse de se changer, ou tout simplement à donner le change, mais à repousser les limites du souffle diffracté par son bref tuyau en roseau perforé et à produire des sons, autant que possible, inédits.

En Andalousie où la hiérarchie de valeurs n’est pas la même qu’ailleurs, Sri Swamimalai Kalidas Suresh serait sans doute considéré comme un artiste majuscule, un maestro ou gran cantaor. Il faut dire que ses possibilités vocales sont immenses. Son timbre est à tout moment agréable, ni aigu (ou efféminé, comme diraient certains), ni rocailleux : limpide. Il trouve sans effort apparent de suite le bon ton. Ses accents tombent aux bons endroits et toujours juste. Sa gamme lui permet de passer du chant le plus profond (hondo) au léger (chico), du religieux au profane, du récitatif au mélodique, de la haute poésie aux appels du pied à la danse et à la transe avec ses bols (onomatopées proches du scat et de la poésie lettriste) structurés en tâlas à peine pensables, difficiles à suivre, impossibles à retenir, pour des néophytes en tout cas.

Sur près de deux heures, Urmila nous a dévoilé sept numéros dansés : un Pushpanjali à la gloire de Surya, le Dieu soleil ; un Varnma en l’honneur de Krishna ; un Padam où il est question d’une courtisane matérialiste, n’ayant rien à voir avec le thème de la chanson éponyme composée par Norbert Glanzberg qui fait actuellement l’objet d’un spectacle de Josette Milgram et Isabelle Georges à la Gaîté lyrique ; un Javali traitant d’une jeune énamourée de Srinivasa ; un deuxième Padam, mélodramatique, rousseauiste, swiftien, qui va jusqu’à préconiser l’abandon d’enfants en bas âge devenus encombrants ; un Thillana à cinq temps réfléchissant… sur la question du reflet ; et, en conclusion, un Mangalam plein de dévotion et de dévouement.

La jeune femme est élégante, généreuse et expressive. Ses mouvements sont d’une rare efficace. Sans la moindre faute de goût, sans une once de vulgarité, sans aucun excès. Certes, ses mudras et ses abhinayas s’adressent au public le plus lointain et sont, théoriquement, du moins – il ne faut pas rêver ! – déchiffrables par un enfant placé au dernier rang… Toujours est-il que tout geste semble calculé, prémédité. On sent néanmoins qu’une part est laissée à l’ici et maintenant, à la joute rythmique avec le chanteur, à l’appropriation de l’espace scénique de l’auditorium.

Aux qualités de danseuse qui éclatent à plusieurs reprises lors du gala, en particulier dans des séries d’enchaînements ininterrompus, contrôlés au millimètre près, il convient d’ajouter les dons de chorégraphe de la jeune femme. Urmila enrichit le vocabulaire du bharatanatyam de poses contemporaines qui contrarient les effets ornementaux, miroitants et purement symétriques – équilibres sur un pied, jambe fléchie, l’autre étant tendue à l’extrême en arrière, travail au sol, gels du mouvement, gestes de profil façon Nijinski, sauts, etc. Sans oublier les mimiques du visage, l’expressivité qui est lisible en elle, de la tête aux pieds, jusqu’au bout des ongles des mains, la gamme variée de ses sourires et de ses regards en coin. Bref, un art de la pantomime qu’on croyait définitivement perdu à l’arrivée du film parlant et qui est ici dignement conservé.

On était venu pour la danse et on a eu de la danse. Et ce théâtre pantomimique, indissociable du bharatanatyam. En prime, on a eu aussi un chanteur d’exception.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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