lundi 5 décembre 2011,
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En France où, depuis 1980 et la révélation de Kazuo Ohno à Nancy, on est devenu aficionado de butô, une méthode pratique présentant cette danse serait bienvenue et se vendrait probablement comme des petits pains. Les exercices proposés par Yoshito Ohno à ses stagiaires dans le cadre de la master class dispensée début décembre à l’Atelier de Paris, en présence de Carolyn Carlson herself, pourraient faire partie de ce manuel.
Ici, pas de parole mais des actes. Pas des actes de théâtre. Ni des scènes de cinéma. Non, ici, on va à l’essentiel. Droit au but du butô. Celui-ci étant, si l’on a bien compris, de se familiariser avec un langage qui a ses propres lois, une autre logique et un rapport différent à l’espace comme au temps. L’entraînement au butô blanc, vertical et aérien de Yoshito Ohno, issu de la « danse des ténèbres » d’Hijikata, mais mâtiné de la grâce, de la luminosité et de la légèreté transmises par le père, alterne moments calmes et accélérations exigeant, les uns comme les autres, autant de dépense énergétique de la part des élèves. Le chorégraphe n’est ni taciturne ni sévère, plutôt paisible et ferme. Et laconique, aussi. Donnant peu d’indications et ne voulant jamais montrer par l’exemple le bon geste à exécuter, à reproduire, à mimer. Tout au plus, il le suggère par les mots ou mieux, comme Napoléon, par des dessins (ainsi que par des idéogrammes). Il corrige moins l’enveloppe extérieure du mouvement à l’arrêt que ses lignes de force, la distribution de certains détails du corps. Il souligne la verticalité absolue et la juste orientation au moyen de deux bâtons qui ressemblent à des bachi plus qu’à des baguettes de chef d’orchestre ou à des cannes de maîtres ou de répétiteurs de ballet.
Le chorégraphe propose à sa troupe des trajectoires inspirées par les figures élémentaires kandinskiennes – cercle, triangle et carré. Avant de passer à un autre sujet et de stopper la série entamée en utilisant le mot français : « Rideau » ! Après un long passage destiné à relaxer le collectif en fin de journée, à l’échauffer ou le remotiver, on découvre un exercice à base de très lentes descentes et remontées du corps. On procède à la distribution d’une rose à chacun des danseurs. Tenir une fleur semble être alors l’enjeu du programme en même temps qu’un rappel du solo de Kazuo Ohno évoquant La Argentina – la fleur était aussi l’un des attributs du costume de Bip, le personnage inventé en 1947 par le mime Marceau. Les danseurs forment deux groupes se faisant face et qui doivent se rejoindre en alternance, les uns sur le territoire des autres. Après le lancer de fleurs, le studio de danse se transforme en « jardin de roses » : chacun se fond alors dans ce paysage allégorique. Les courses en droite ligne, en manège ou en diagonale fatiguent sainement les organismes. Arrive l’ « exercice de délicatesse » où chacun doit jouer avec un simple accessoire, en l’occurrence un mouchoir en papier, matière à la fois inerte et vivante, pure et banale, symbole de deuil et du pays du Soleil levant. Les danseurs forment enfin une ligne d’horizon au fond de la classe.
Yoshito, d’une démarche sautillante, presque féminine, passe de la salle à la coulisse pour changer de musique, comme il le faisait autrefois sur les spectacles d’Ohno Sr. Il prend soin et plaisir à changer de CD, à shunter ou pousser le son lui-même, tel un DJ, à nous faire partager sa playlist éclectique où se succèdent des airs d’opéra, des morceaux classiques occidentaux, de la musique planante, post-hippie, pré-New Age et même des standards de la chanson française comme La Mer de Charles Trenet ou L’Hymne à l’amour de Marguerite Monnot et Edith Piaf.
Sans oublier la voix d’Hijikata, non sans rapport avec celle d’Artaud, qui est également musique. Un cours de butô, on le voit, n’est donc pas une suite d’exercices interchangeables, équivalents ou équipollents, mais un travail de méditation et d’introspection. Les principes transmis proviennent de la philosophie de toutes les danses libres. Le danseur n’est jamais incité à imiter le geste du maître mais à découvrir son mouvement.
Ou, comme disait Isadora, à « danser sa vie ».
photo : Nicolas Villodre