Le Théâtre de la Ville et le Musée de la Danse se pacsent
mardi 18 mai 2010,
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Concours de Bagnolet, Épisode II ? Posé sous forme interrogative, ce titre pourrait, à lui seul, résumer Danse Élargie, un tout nouveau concours de danse annoncé au mois de mars dernier. Accessible librement au public sans réservation, délibéremment placé par ses initiateurs sous le sceau tutélaire, et non des moindres, du Concours de Bagnolet, il aura lieu les samedi 26 et dimanche 27 juin prochains.
Pour rappel, le célébrissime Concours chorégraphique international de Bagnolet a été lancé en 1969 par le danseur et chorégraphe Jaque Chaurand sous l’appelation initiale de "Ballet pour Demain". Stoppé en 1988, remplacé depuis par les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, il a permis à nombre de personnalités chorégraphiques de se faire connaître, de percer auprès des professionnels du spectacle vivant, avant de s’installer durablement dans le paysage artistique.
Hasard qui d’évidence n’en est pas un : une floppée de "noms connus" actuels de la danse contemporaine française ont été lauréat(e)s du Concours de Bagnolet. Dominique Bagouet, Dominique Boivin, Joëlle Bouvier, Claude Brumachon, Régine Chopinot, Philippe Découflé, Catherine Diverrès, Jean-Claude Gallotta, Daniel Larrieu, Maguy Marin, Mathilde Monnier, Bernardo Montet, Régis Obadia, Angelin Preljocaj, Karine Saporta, François Verret : la liste est longue ! Ceux-là même qui, pour la plupart, furent ou sont toujours à la tête d’un Centre chorégraphique national (CCN).
Une tentative de convergences médiatiques
Jean-Paul Montanari, directeur du réputé festival Montpellier Danse, estimait il y a peu que "la danse change, le monde change, la vie change" [1] . C’est peut-être dans ce contexte incertain que le Théâtre de la Ville à Paris et le Musée de la Danse, nouveau nom du CCN de Rennes et de Bretagne (CCNRB), ont décidé de s’engouffrer dans l’aventure de Danse Élargie. La première enceinte, parmi les plus prestigieuses de la scène française et internationale, est dirigée par le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota. La seconde par le danseur et chorégraphe conceptuel Boris Charmatz. Deux lieux aux missions sensiblement différentes, chacun étant doté de ses singularités, de son cahier des charges, de sa propre histoire culturelle et chorégraphique. Des différences qui n’ont pas empêché cette tentative de convergences médiatiques.
Le lancement baptismal de Danse Élargie à la toute fin de l’actuelle saison 2009-2010 du Théâtre de la Ville n’était pas du tout prévu. De mémoire, aucune allusion prévisionnelle n’a été faite à ce sujet par Emmanuel Demarcy-Mota lors de sa présentation de ladite saison, en mai 2009. Aucun mot, non plus, dans le journal diffusé à intervalles réguliers par le Théâtre de la Ville. La dernière livraison, concernant la période mars-juin 2010, est muette sur Danse Élargie. Quant au calendrier, que l’on peut y lire, des manifestations artistiques abritées par le Théâtre de la Ville, il s’arrête au… 23 juin 2010. Ce qui conduit certains observateurs avertis à en déduire, à tort ou à raison, que cette opération a été insuffisamment préparée.
"Je ne souhaite pas m’exprimer, ni intervenir dans le débat"
Dans les faits, les choses ont été décidées assez vite. Très vite, même. Trop vite, peut-être ? Après divers échanges d’idées, les deux directeurs se sont rapidement mis d’accord pour lancer leur ballon d’essai commun. Par le biais notamment du recrutement d’un chargé de mission spécifique, épaulé par les équipes respectives de chacun des deux lieux. Un poste dont la durée et le financement budgétaire sont gardés secrets. A noter : selon nos informations, le Théâtre national de Bretagne (TNB) a été initialement approché mais a refusé de s’associer à ce projet il est vrai très charmatzien. Pour quelles raisons ? "Je ne souhaite pas m’exprimer, ni intervenir dans le débat concernant ce concours", se contente d’indiquer François Le Pillouër, directeur du TNB, par ailleurs président du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (SYNDEAC). Mystère, donc.
Qu’en est-il du fil rouge artistique de ce nouveau concours ? Ouvert au maximum, comme le laisse entendre son libellé, il a été étendu à… un peu tout le monde ! Que l’on danse depuis deux jours ou trente ans, que l’on soit une compagnie amateure, émergente ou professionnelle ayant pignon sur rue, que l’on exerce ses activités en France ou à l’étranger, que l’on s’adonne à de la "danse dansée", de la non-danse, de la danse théâtralisée ou du théâtre chorégraphié, que l’on soit axé sur la performance architecturale ou que l’on fasse partie de "ceux qui se mettent à l’art dès demain" (sic), chacun(e) était censé(e) pouvoir postuler.
Les personnes ayant eu la chance d’être informées à temps par leur réseau informatif ont eu un petit mois, au maximum, pour déposer un dossier complet entrant dans le cadre contractuel défini par l’appel à projets et le règlement intérieur, dans l’espoir de passer le cap de la pré-sélection puis d’être retenu(e) parmi les finalistes. Impossible, cependant, de chercher une aide quelconque dans les phases de préparation et/ou de finalisation de son dossier : "Aucun renseignement ne sera communiqué aux candidats par téléphone", est-il consigné noir sur blanc dans les documents diffusés par les initiateurs de Danse Élargie.
Aucun accueil-studio, ni accompagnement des artistes
Seules contraintes artistiques annoncées : proposer un extrait de pièce d’une durée de dix minutes maximum, avec un minimum de trois interprètes. Des exigences manifestement inspirées de celles du défunt Concours de Bagnolet. A la clé, trois lauréat(e)s recevront chacun(e) un prix sous forme d’une dotation financière hiérarchisée en fonction du podium final. Un quatrième prix devrait également être décerné par le public. Par contre, aucun engagement de diffusion, aucun accueil-studio, aucun accompagnement des artistes, ni aucune action de médiation entre les artistes et le public n’ont, en l’état, été prévus. Quant à l’ensemble des candidat(e)s, aucun défraiement d’aucune sorte ne leur sera ouvert.
Qu’en pensent les acteurs et intervenants du champ artistique et chorégraphique ? Force est de constater que pas une seule marque d’enthousiasme spontané ne semble, pour l’instant, devoir être relevée suite à l’annonce de ce concours. Bien au contraire !
Jean-Paul Montanari n’a "rien à dire de particulier sur cette alliance et sur ce nouveau concours chorégraphique. Rien, rien, rien du tout !". Idem pour Hélène Joly, coordinatrice à l’Association des Centres chorégraphiques nationaux (ACCN) : elle indique que l’ACCN "ne prendra pas position sur cet événement. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aurait pas de réflexion collective par rapport à ce concours. Mais ce sera plutôt de l’ordre des discussions internes". Au Syndicat national des scènes publiques (SNSP), Loïc Lannou, son président, également directeur de l’Espace Marcel Carné à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), fait savoir qu’il "n’a jamais entendu parler de ce concours et n’a donc pas grand chose à dire dessus".
"Cela peut se révéler casse-gueule !"
Il n’empêche : au-delà des multiples "motus et bouche cousue", ce curieux ballon d’essai à deux pilotes génère beaucoup de questionnements, voire fait jaser. Un septicisme soutenu prévaut, quand ce ne sont pas de vives critiques émises en bonne et due forme.
Mié Coquempot, danseuse et chorégraphe de la compagnie de danse contemporaine k622 se déclare "d’accord avec le principe d’un plateau chorégraphique démocratique élargi à diverses formes d’expression". Par contre, la notion de compétition artistique, inhérente à Danse Élargie, ne l’enchante guère : "Je trouve cela un peu pervers et je suis plutôt choquée par les modalités de ce concours. Le plateau du Théâtre de la Ville, à la charge symbolique très forte, est-il le plus approprié et cela va-t-il réellement valoriser la qualité du travail présenté au public ? Franchement, je n’en suis pas sûre. En tout cas, jamais je n’aurais conseillé à un artiste débutant d’y aller : cela peut se révéler casse-gueule ! Mais peut-être cette opération est-elle un moyen détourné de révéler le contexte culturel noir dans lequel nous sommes enlisés ?"
Le son de cloche s’avère, à quelques nuances près, plutôt similaire du côté des programmateurs. Parmi ceux-ci, Monique Ungar, directrice du Théâtre Paul Éluard à Bezons (Val-d’Oise), trouve "intéressant d’avoir une pensée sur l’évolution de la danse et ses diverses formes à un moment où le public se trouve encore un peu désorienté". Elle ne souhaite donc pas "que l’on jette trop vite le bébé avec l’eau du bain". Elle ajoute néanmoins être "embarrassée" par certains aspects de Danse Élargie. "Si cela peut permettre à de jeunes artistes de se faire repérer, ce sera plutôt positif. Par contre, d’un point de vue artistique, la nécessité de motiver les refus me semble importante et requise vis-à-vis des candidats évincés afin qu’ils puissent se reconstruire et ne pas rester sur un constat d’échec non expliqué".
"Des questions de fond qui touchent au philosophique"
Anita Mathieu, directrice artistique des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, trouve pour sa part "grotesque" et "un peu brouillone" cette idée de concours élargi. Elle souligne notamment que "le format et le lieu choisis ne sont pas les conditions de monstration les plus adaptées pour faire découvrir des talents et les accompagner dans leur parcours". Des propos rejoignant ceux de Christiane Blaise, directrice artistique du Centre de développement chorégraphique (CDC) Le Pacifique à Grenoble et du concours [Re]connaissance : "Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de déceler pourquoi fait-on cette opération et à quoi sert-elle ? La fait-on pour les autres ou pour soi-même ? Y-a-t-il une approche didactique et une réelle volonté pédagogique de construire en toute confiance des choses avec les artistes ? Ce sont des questions de fond, qui touchent presque au philosophique, qui relèvent à mon sens de l’acte politique".
"Ce concours est quand-même assez loin de nous"
Du côté des institutionnels, une gêne palpable se fait sentir. A commencer par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) de Bretagne qui invoque un présumé "devoir de réserve" et affirme ne pas pouvoir (sic) "faire de commentaires particuliers sur ce projet". "En soi, ce concours ne me pose aucun problème, même si j’entends les arguments de ses détracteurs, arguments à mon sens fragiles", concède toutefois Jean Verne, conseiller pour la musique et la danse à la DRAC Bretagne. Quant au Centre national de la danse (Pantin), on s’y refuse à donner un quelconque avis. On y prétexte n’avoir "aucune raison d’être particulièrement impliqué" en insistant sur le fait que "ce concours est quand-même assez loin de nous". Alors qu’elle a été membre, jusqu’à récemment, du Conseil d’administration du Théâtre de la Ville, Monique Barbaroux, directrice générale du CND, "ne voit pas quel type d’intervention pertinente elle pourrait avoir sur ce concours". Tout comme Jean-Marc Granet Bouffartigue, son adjoint chargé du développement artistique.
L’argumentaire volontariste déposé en 2008 par Boris Charmartz à l’appui de sa candidature pour la direction du CCNRB mentionnait pourtant des perspectives de collaboration "envisagées presque naturellement" avec le CND. Pour des raisons non explicitées, tel n’est pas le cas cette fois-ci.
Un curieux black-out opposé avec fermeté et insistance
Du côté tant du Théâtre de la Ville que du Musée de la Danse, on souffle le chaud et le froid sur les tenants et aboutissants de ce concours, comme sur les éléments de précision, sollicités patiemment à maintes reprises. Les deux lieux brandissent qu’ils seraient en train de "réunir les différentes informations et données". A l’opposé de toute volonté de transparence, un curieux black-out est ainsi opposé avec fermeté et insistance, même à quelques petites minutes d’interview téléphonique : "Il ne vous sera pas possible de vous entretenir avec Boris Charmatz ou Emmanuel Demarcy-Mota dont les plannings sont actuellement déjà pleins". Un refus pleinement assumé par les deux directions : "Nous vous avons confirmé à plusieurs reprises de vive voix l’impossibilité d’envisager des interviews".
On apprend tout juste que Danse Élargie s’intègrerait dans une démarche de programmation visant à "ajouter des choses en cours de saison". Une bribe d’information que l’on peut difficilement qualifier de majeure !
A défaut de pouvoir recueillir leur avis éclairant, on se contentera d’un point de vue prospectif exprimé le 27 février 2003 [2] à propos du milieu chorégraphique et de son devenir : "J’ai l’impression que s’il y a un milieu dans lequel les idées circulent, c’est quand-même celui-là. Oui, il y a des discussions, et heureusement qu’il y a des débats parce qu’on n’est pas tous d’accord. J’ai l’impression que c’est un des milieux qui existe encore, dans lequel on peut discuter et dont les discussions peuvent résonner avec différents domaines". L’auteur ? Boris Charmatz, alors simple danseur et chorégraphe.
Énoncée hier, cette posture démocratique se serait-elle effilochée avec le temps ? Serait-elle carrément tombée à l’eau ? Adressée, en l’espèce, tant au Musée de la Danse qu’au Théâtre de la Ville, la question semble pouvoir être posée… en toute transparence.
Valentin LAGARES
Pour en savoir plus : www.danse-elargie.com
1er prix : 10 000 €
2ème prix : 7 000 €
3ème prix : 4 500 €
4ème prix : prix décerné par le public
[1] Hervé Gavard, dépêche AFP du 25 février 2010.
[2] Où va la danse ? L’aventure de la danse par ceux qui l’ont vécue, sous la direction d’Amélie Grand et de Philippe Verrièle, éditions Seuil/Archambaud, Paris, 2005.