samedi 12 mars 2011,
par
Reprenons. A l’envers. En commençant par la fin. Celle du deuxième spectacle. A partir de la dernière pièce, donc. Flash back, si l’on préfère.
Saad, Saad, projet artistique mis en scène par Soraya Djebbar, qui lui a été inspiré par un texte de Michaux, créé et interprété par Mathias Dou, accompagné en direct par le guitariste et pianiste Tony Chauvin, se présente sous la forme d’un solo de tendance « contemporaine », dans une économie de moyens proche de celle de l’artisanat, avec une partie immobile au début, suivie d’emportements déraisonnés et, enfin, d’un long striptease à l’issue duquel l’homme devient ce qu’il n’a cessé d’être, c.à.d. bête (minotaure en l’espèce plutôt que faune) et finit par se perdre dans un labyrinthe naturel capté en vidéo, au moyen d’un travelling-avant signé Laurence Vasselin.
Esquisse vénitienne, d’Elsa Ballanfat, ballet interprété par Lucile Feltens, Fatima Hurtado Lopez, Léonard Bourlet, Cécilia Proteau, Anna Konospka, Nans Martin et Lilit Vardanyan, mis en musique par Vivaldi en personne (Nisi Dominus et concerto en sol mineur RV 153), est un blockbuster, comparé au reste du programme. La chorégraphe a en effet réquisitionné pas moins de sept danseurs, qui ont donné en public des tableaux tout récemment composés. Le langage est néo-classique, en fait, preljocajien, si ce mot peut avoir un sens, et donc pas si baroque que cela, ce malgré la B.O. Les variations, pas de deux, de trois, etc., jusqu’à sept au semi-finale, fonctionnent parfaitement et pourraient durer des heures, comme cela, sans qu’on se lasse.
Partita, de Brigitte Hyon, excellemment dansé par Florence Lebailly, Francisco Arboleda et Ogun Jacorau, en totale synchronie avec le Concerto brandebourgeois n° 3 de Jean-Sébastien Bach, malgré les apparences, utilise un langage voisin de celui d’un Paul Taylor. Le ballet est donc tempéré, mâtiné, saturé de modern dance. Et, de fait, il n’est pas question ici de signifier quoi que ce soit d’extra-chorégraphique mais bel et bien de combiner des lignes, des courbes, des points dans l’espace, comme disaient Kandinsky et Cunningham – l’autre grand disciple de Martha Graham. M. Arboleda y impose d’emblée sa présence athlétique, M. Jacorau se faufile avec aisance entre les pointillés de la danse de Brigitte Hyon et Mlle Lebailly incarne le concept d’élégance.
AU LOUP ! Contes de jeunes filles en brume, de Julie Trouverie, dont on a vu un extrait, créé spécialement pour l’occasion, est interprété par Julie Trouverie et Elsa Bozier. La production a fait l’emplette d’une dizaine de kilos de pommes de plusieurs variétés qui encombrent le plancher du studio de danse de la Place des Fêtes. Par la porte ouverte, côté cour (au sens propre du terme), s’aboulent en roulant plusieurs de ces fruits défendus (ou non) diversement connotés, d’Eve à Schneewittchen. Cette récolte fait penser à une pièce courte de Preljo (Un trait d’union ?) où le sol était recouvert d’oranges. D’abord en silence, puis sur une subtile compo de Jean-Baptiste Sabiani, les deux danseuses évoluent doucement, s’accouplent ambigument, s’apposent et s’opposent, finissent par s’enlacer et s’embrasser sur les lèvres ou presque – par se partager goulûment la pomme de leur discorde. Cette trouvaille visuelle donne alors lieu à un passage chorégraphié, un pas de deux qui relève du numéro circassien. L’opus est en tout cas impeccablement construit. Et dansé. Ni trop long, ni trop court.
Ceci dit, les formes courtes de ce programme de mars 2011 du Regard du Cygne étaient dans l’ensemble un peu trop bon chic, bon genre. D’un sauvage finalement assez sage.
Photo : Nicolas Villodre