Le Jet lag du Baron Rouge

Précédée d’une bande-annonce la déclinant ou la remontant de manière synthétique excellemment interprétée par la Cie L’Air ivre (la chorégraphe Aurélie Delarue et les danseurs Norah Benarrosh, Alice Blavet, Audrey Coreau, Alexandra di Folco, Marilou Dubois, Marie Rouzaut, Elena Tchirvina, Arnaud de Verdelhan), la pièce de Frédéric Werlé La Véritable et très véridique histoire d’amour de Carmen Dragon et Louis Loiseau a été présentée dans le cadre de la manifestation Jet lag 3 à l’Étoile du nord, entre l’élection du nouveau président de la République et son sacre officiel.

Il faut dire que La Véritable (et non véritbale, comme l’indiquait la feuille de salle) et très véridique histoire d’amour de Carmen Dragon et Louis Loiseau est un duo chorégraphié par Werlé en 1995, créé à l’époque avec Chloé Ban, se référant au Spectre de la rose de Fokine, un ballet en un acte lui-même inspiré par le poème éponyme de Théophile Gautier (qui, soit dit entre parenthèses, se termine magnifiquement ainsi : « Mon destin fut digne d’envie : / Pour avoir un trépas si beau, / Plus d’un aurait donné sa vie, / Car j’ai ta gorge pour tombeau, / Et sur l’albâtre où je repose / Un poète avec un baiser / Écrivit : Ci-gît une rose / Que tous les rois vont jalouser. »). Cette mise en abyme se complique par le « projet de reprise de répertoire » dans lequel s’inscrit la soirée et cette nouvelle version d’un spectacle portant la marque (ou touche à la française) des années 90 (dysnarrativité, prosaïsme, ironie, petits gestes, exécution maniaque, etc.). Par-dessus le marché, le chorégraphe a disposé, côté jardin, un écran sur lequel, par moments, sont projetés des témoignages vidéographiques de danseuses, notamment ceux de l’ancienne partenaire de jeu (Mlle Ban) et de la nouvelle, l’impeccable Clémentine Maubon.

Au lieu d’être gênants ou encombrants, tous ces signes, ces flash-backs ou échos du passé, s’emboîtent parfaitement, trouvent leur place la plus juste, se répondent avec vivacité. L’auteur et son interprète restituent joyeusement, pas du tout pieusement, une tranche de vie d’autrefois et composent par petites touches une création digne d’intérêt, on ne peut plus actuelle. Le fait est que ça danse, et même très bien. Clémentine est une acrobate admirable, une danseuse d’une fluidité idyllique, Werlé est loin d’être ridicule dans sa série d’entrechats nijinskiens. Et que, pour une fois, ça pense. Avec humour, on débat de la notion de spectacle, on égratigne les tenants de l’art « conceptuel », on fait allusion au contexte économique et à la question des subventions dont dépend aujourd’hui la danse. On va surtout à l’essentiel. Avec légèreté. Sans trop faire de frais dans le décor (après tout, n’est pas Bakst qui veut !) réduit à une corde à linge au fond de la scène (et aux subtils dosages lumineux de Pierre Montessuit). Ni dans les costumes (une mini-robe bleu foncé bien coupée pour la jeune femme et une simple blouse d’écolier pour le jeune gens, et des ailettes de séraphin). Ne parlons pas des accessoires (un seau contenant des culottes destinées à l’étendage, une bouteille de butagaz renforcée de quelques pétards de dynamite, deux micros sur pied). La pièce reste romantique, donc naïve. Les manifestations du désir dont traitent Gautier puis Fokine, et les preuves d’amour fou surréaliste ont perdu leur pureté angélique avec le temps. Cupidon pourrait, de nos jours, sans qu’on s’en émeuve, être traîné devant les tribunaux pour harcèlement sexuel…

Nombre de trouvailles poétiques, qui vont du trait d’esprit à l’invention chorégraphique la plus absolue, en passant par une auto-dérision (ou autocritique) somme toute salutaire, des gags visuels très premier degré, proches de ceux du burlesque, un collage sonore mixant une fanfare municipale à la version pour orchestre de la partition de Carl Maria von Weber, parasitée par le bruit d’un bimoteur, un finale en chanson avec la fameuse « Clémentine » écrite en 1948 par Jean Rougeul et musiquée par Christiane Verger, susurrée par Yves Montand façon Jean Sablon, destinée à hommager la jolie brunette Toulousaine) et quantité d’enchaînements gestuels, plus nets et précis les uns que les autres.

Cela plane, certes, mais très haut.

Commentaires

Merci beaucoup pour votre article Nicolas.

J’aimerais apporter une précision importante sur la première partie : c’est bien Fred Werlé lui-même qui a mené cette reprise de répertoire avec les huit danseurs de L’air ivre. J’en profite pour le remercier publiquement de la générosité remarquable dont il a fait preuve sur ce projet.

Bien à vous,

Aurélie Delarue, Directrice artistique de L’air ivre.

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