jeudi 27 octobre 2011,
par
Dans le cadre du festival Péril jeune, Johann Maheut a présenté à Confluences, lieu alternatif s’il en est, une création intitulée en anglais – comme il se doit !!! – You can’t be dead because I love you interprétée par les très convaincantes Julie Laporte et Yasmine Youcef.
Le spectacle est en deux parties, l’une dans le noir quasi absolu, l’autre sous les projecteurs – ce qui nous permet enfin de découvrir les lumineuses performeuses trop longtemps occultées à notre goût. Ces deux actes sont eux-mêmes subdivisés en deux séries gestuelles bien distinctes. C’est dire si, malgré les apparences qui, comme on le sait depuis le mythe de la caverne, sont trompeuses, la structure est claire et nette pour l’artiste.
A moins d’être un matou à l’acuité particulièrement développée (grâce à une pupille qui se dilate à la pénombre) ou un binoclard équipé de lunettes de vision nocturne (comme celles de la dernière génération, qui sont dotées d’une photocathode d’arséniure de gallium), il est difficile de voir quoi que ce soit pendant les longues minutes du début de soirée. On pense à la pièce de Véronique Albert, Tache noire dans notre soleil, (entre)vue au Point éphémère en 2008 qui changeait la salle en chambre noire pour revisiter ce que nous avions appelé les « coins et recoins de l’enfance ».
Passé ce test liminaire en pyscho-physiologie de la perception, deux lucioles commencent à briller, à signaler, voire à signifier quelque chose. Les deux montreuses d’ombres, telles des automarionnettes, pointent le rayon de leur lampe de poche sur des parties de leur anatomie. Deux spots circulaires (ils le sont tous, mis à part le faisceau rectangulaire de torches comme la LiteXpress Palm Blaze 102, équipée d’un réflecteur à lentille spécial, le Square Beam) se déplacent lentement dans l’espace. Ces lumières pulsent, rythment, meublent le silence premier. Il faut dire que le mode « flashant » des récentes torches à leds permet ce genre d’effet de clignotement rappelant les flickers cinématographiques d’un Tony Conrad ou d’un Paul Sharits et la stroboscopie du ballet Caught (1982) de David Parsons que nous vîmes jadis, dansé par la Cie Alvin Ailey.
La B.O. électro d’Uwe Schmidt (Liedgut, 2009, d’Atom ™) vient rassurer tout ceux qui ont fait le déplacement jusqu’à Philippe Auguste. Pour être honnête, le public n’est pas vraiment inquiet. Plutôt attentif, patient, concentré. Concerné. Le set de ce flegmatique Light Writing est suivi d’une séance de cinéma produit en direct (un des principes fondamentaux de la vidéo, à ses débuts) par les sculptrices de photons. On change alors d’univers. Le théâtre d’ombres est réduit à un petite boîte surréaliste (on pense à celles de Marcel Duchamp, à celles de Joseph Cornell qui s’en fit une spécialité et qui, comme Johann Maheut, était aussi cinéaste expérimental, voire à Pierrick Sorin qui a innové dans le domaine de la vidéo-scénographie). L’assemblage est ici à la fois élémentaire et changeant : deux HP rappelant tautologiquement la musique, qui donnent du monde une portion congrue, jivaresque, métonymique. Ce jeu de reflets et de lenteur rappelle le lichtspiel et le licht modulor de Moholy-Nagy, avec une velléité expressive, une recherche plastique sur le noir et blanc et le gris qu’on trouve dans les visions fantastiques et les effets d’optique sidérants d’un Patrick Bokanowski (cf. La Femme qui se poudre, 1972).
Brutalement, c’est le cas de le dire, la lumière se fait et les coups pleuvent dru comme dans un film de Bruce Lee. Dans cette pièce gentiment SM, les deux danseuses jouent à tour de rôle à la victime et au bourreau, font feu de tout bois et se cassent du sucre sur le dos. Elles déchiquètent un bloc de mousse mahousse qui devient un paysage imaginaire comme ceux en 3D des Corsino (cf. Captives), une œuvre de land-art, un environnement lui aussi en modèle réduit, un forme nouvelle d’art de salon. Appliqué. Domestiqué. Les deux jeunes femmes glissent gracieusement, en dos crawlé, sur le parquet, se croisent sans se toucher. Le noir se fond délicatement sur elles.