mercredi 27 octobre 2010,
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Le salon Slick, qui s’est tenu fin octobre 2010 sur l’esplanade du palais de Tokyo à Paris, avait invité à danser le groupe féminin/féministe qu’anime, depuis un certain temps déjà (depuis mars 2010, si l’on ne m’abuse), Katia Feltrin, les Pontificall Girls, avatar des Momufères. La configuration du quatuor éphémère réuni pour cette opportune occasion était la suivante : la meneuse de revue elle-même, assistée de Christine Gasperoni, Sophie Grappin-Schmitt et Marie Juliette Verga – cette dernière est danseuse, performeuse mais aussi, ne l’oublions pas, collaboratrice de votre site préféré. La troupe était soutenue par la composition légère (dans le sens mélioratif du terme), pour ne pas dire minimaliste, produite in situ par Miss Momu – alias Carol Müller.
Qui dit "momufères", dit "Mammifères capillaires" de Muriel Malchus, œuvres plastiques exposées par la galerie Sycomore, variante du groupe des Pontificall. Qui dit Pontificall Girls, dit « filles qu’on sonne », ou, plus simplement, qui papotent entre elles. Qui dit « papotent », dit, même si cela paraît tiré par les cheveux, papesses, ce que sont, en réalité, chacune à sa manière, la chorégraphe et ses sœurs de sang ou d’infortune, ses camarades de jeu. Qui dit jeu, dit tarot – comme le savon, celui-ci est meilleur s’il est de Marseille.
On ne parlera donc pas seulement de dignitaires de l’église, de souveraines pontifes faisant le pont, pour ne pas dire le joint, entre le divin et l’humain. D’héroïnes qui se situeraient dans la foulée d’une des Jeanne les plus célèbres, laquelle, selon la légende, aurait été appelée « à régner » de 855 à 858. Mais bel et bien de la lame du jeu de Jean Dodal représentant la papesse (qu’on oppose généralement à celle du bateleur), un livre posé sur ses genoux, en pleine méditation ou, tout bonnement, distraite de sa lecture par un événement extérieur, autrement dit par… une tentation diabolique.
C’est comme ça, sans doute, sous ces auspices, qu’était censée se dire la messe imaginée par Katia and Co. Une messe basse, évidemment – silencieuse ou presque – et plus ou moins noire. On écrit « plus ou moins » parce que, en dépit de la symbolique (le blanc pouvant aussi être signe de mort en orient) et de la relique (ces demoiselles à la licorne portaient comme tiares des figurines animales) exploitées par la clique, on n’y croit pas trop, finalement, à tout ce prêchi-prêcha. Satanées satanistes ! Dilettantes démones ! Diablesses du dimanche !
Les Pontificall Girls nous rappellent par ailleurs les cowgirls historiques dont les photos ornent les murs de l’établissement The Cowgirl BBQ de Santa Fe, resto à viande à la carte texmex situé pas très loin du musée de pionnière américaine de l’art moderne Georgia O’Keeffe…
Ces succulentes succubes, voilées à l’ancienne mode – celle d’Isis –, commencent par coincer notre excellente consœur, pourtant pas spécialement agitée du bocal, avant de l’immobiliser (en vue de l’immoler ?) vite fait bien fait au moyen d’une bande collante d’emballage couleur brique. Sous la menace de ciseaux brandis haut par maîtresse Sophie Grappin-Schmitt, Marie-Ju, pétrifiée, se retrouvera auréolée, ohé ohé !, d’une étoile à cinq branches tout ce qu’il y a de diabolique. Une autre convulsionnaire aboulique (Christine Gasperoni) passe peu de temps après à la casserole ; elle est écartelée à ras la moquette et maîtrisée comme il faut. La maîtresse de cérémonie et sa doctoresse es SM favorite surlignent le corps de la danseuse allongée sur le dos à l’aide d’un adhésif de marquage au sol alternant couleur rouge sang et blanc, type tesaflex ® 4169 PV8.
Le hasard fait bien les choses – il faut préciser que la scène était prévue au départ pour se dérouler en plein air, ce, quasiment un soir de Toussaint : ces organisateurs néophytes sont décidément optimistes ! Les Pontificall Girls, abritées sous les tentures de la lounge du Slick, ont évolué devant l’image en noir et blanc d’une femme assise sur un echinocactus grusonii (un cactus oursin parfois aussi appelé « coussin de belle mère »), le regard en coin – une photo signée Roberto Tulli –, face à des spectateurs calant quant à eux (ou à elles) leur séant sur des poufs-cactées relativement confortables conçus par Maurizio Galante et Tal Lancman. Cette femme en deuil, arborant un magnifique collier de perles, posait probablement devant chez elle, dans un village du centre du Mexique. Momu la musico, peu ou prou assise de façon identique, jouait tranquillement sa partition de kalimba ou de sanza, voire de kongoma, bref, de clavier à pouces sans caisse de résonance, le piano de la pauvresse. Toujours est-il que toutes deux et leur public avaient adopté cette même posture décalquée, défalquée, tarotée de la papesse-arcane majeure.
Pour ce qui est de la choré proprement dite, disons qu’on a alterné sans transition aucune le collet monté, le collé serré monial et le sulpicien lénifiant, en passant par l’imagerie d‘Epinal à base de poses majestueuses, solennelles, pédantesques un tantinet pontifiantes. On avait pour références les prêtresses de tout temps – Cléopâtre, revue et corrigée par Ruth St-Denis, Médée, dans son avatar hérétique grahmien, l’élue du Sacre dans sa danse macabre wigmanienne, on en passe et des meilleures…
Les changements d’humeur des chorus girls se produisaient à l’unisson, étant systématiquement précipités par l’alternance de tempi de Momu la percu. Pas la peine de se voiler la face, de se déguiser en ministresse stressée à tresses d’un culte occulte, en sainte enceinte, de jouer les saintes nitouche, saintes Véronique ou d’Avila. On n’était ni dans la plaisanterie douteuse, ni dans l’apostasie pure et dure. Plutôt dans une folie douce, de tendance gothique, et même golgothique (Gisèle Vienne), une posture post-punk, post-moderne, « New Age » (cf. Marnie Weber, Vidya Gastaldon), une mouvance trance Goa, transe à gogo, transe napolitaine – cf. la tarentelle qu’on danse de Tarente à Sorrente.
Le tout, bon esprit, bon enfant.
photo : Nicolas Villodre