mardi 8 février 2011,
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Depuis plusieurs saisons déjà, Odile Cougoule programme, le premier lundi du mois, à 21h, de la danse contemporaine au théâtre Darius Milhaud, allée éponyme, près du métro Danube et de l’arrêt de bus Rhin-Danube de la ligne 75. Avec le Regard du Cygne, le théâtre de Vanves, le CND et le Point éphémère, ce lieu est l’un des rares qui permette de découvrir ce qu’il est convenu d’appeler les danseurs « émergents », autrement dit la danse en train de se faire. Ce février 011, quatre pièces courtes de forme simple étaient données respectivement par Anan Atoyama, Natacha Riboud et Marlène Myrtil, Carole Bordes et, enfin, Marlène Joebstl.
L’ordre de passage de ces jeunes femmes (le seul homme pressenti s’était tordu une aile et avait déclaré forfait avant le début de soirée) n’était pas vraiment dû au hasard ou déterminé par des questions purement logistiques. On a fait en sorte d’alterner des solos austères et des prestations immédiatement accessibles.
Anan Atoyama, danseuse provenant du pays du soleil levant, s’est appuyée sur la musique du compositeur américain John Zorn à qui elle a emprunté le titre de son solo, livré en anglais, Madness, Love & Mysticism. Techniquement parlant, la jeune femme n’est sans doute pas (encore) une danseuse aguerrie, dans quelque domaine que ce soit (contemporain, « jazz », néo-classique, butô, etc.). Mais ce n’est pas plus gênant que cela. Elle a fait un saut que peu d’interprètes sont capables de réaliser : elle est, déjà, à son âge, chorégraphe et a le sens de la mise en scène, autrement dit de l’occupation du plateau, de la distorsion temporelle et de la génération d’un maximum d’effet avec un minimum de moyen (en l’occurrence, avec un simple rideau blanc pour accessoire). Toute en intériorité, donc, sans la moindre recherche de tape-à-l’œil ou de geste virtuose, Anan Atoyama a ouvert le bal et laissé un excellent souvenir de son passage sur scène.
Par contraste, on a également apprécié la prestation du duo Natacha Riboud et Marlène Myrtil, danseuses bien plus expérimentées et, incontestablement, plus spectaculaires. Ayant le sens de l’ici et maintenant, elles ont interprété un duo intitulé D’une rive l’autre, en n’hésitant pas à y aller, que ce soit dans l’amplitude, dans l’efficace du mouvement ou dans l’expression poignante. La danse est parfaite, certes quelque peu disproportionnée compte tenu de l’exiguïté de la salle Darius Milhaud, car imaginée pour le grand espace, le plein air, la pleine lune. Que ce soit en musique (un chant magnifique qui, par les lyrics, fait songer à l’album « Jackson, Tennessee » de John Lee Hooker et une polyrythmie afro-américaine, quasiment caribéenne ou vaudou) ou en silence, le pas de deux, doux d’abord, puis soudain énergique, combatif, héroïque, se fait aussi provocateur. Avec deux kleenex, les jeunes femmes parviennent à nous tenir en haleine, à produire leur discours polysémique et à développer un parcours gestuel singulier, que ce soit au sol ou bien debout.
Carole Bordes n’a pas froid aux yeux. Vêtue d’une brève robe printanièrement fleurie, elle a dansé sans discontinuer. Un solo ayant pour titre Parenthèse, généreux, nerveux, assez sensuel aussi. Aguichante comme on devait probablement l’être au temps du gai Paris, du New Burlesque, à l’âge d’or du Crazy, souriante, désarmante. Charmante. Pourquoi le cacher ? Il n’y a pas d’autre mot. Elle a en outre exigé un travail d’éclairage et pu obtenir du régisseur polyvalent une lumière rasante qui l’a sublimée, si besoin était, lors de son passage obligé au sol. Avec une ou deux trouvailles chorégraphiques qui lui feraient, par exemple, mieux exploiter une escarpolette qui eût pu être (soit dit entre parenthèses) mieux designée, elle ferait encore plus de ravages. Pas de doute là-dessus.
Sur une B.O. explorant toutes les versions disponibles du thème canonique, envoûtant, obsessif, du King Arthur d’Henry Purcell, conclu, comme il se doit, par le fameux « Cold Song » de feu Klaus Nomi, la belle Joebstl a donné une variation intitulée Et l’aube (ou A l’aube), en prenant tout son temps et le nôtre, par la même occasion, pour la mettre en branle. Allongée, enveloppée d’une tiretaine illimitée, blanche comme le deuil, la chose a peu à peu pris forme. La danseuse s’est lentement tournée vers nous, a dévoilé deux-trois doigts d’une menotte, puis une bribe de mollet, enfin son visage gracieux blanchi à la poudre de gohan, et n’a pas hésité à descendre de son piédestal (deux centimètres de hauteur, c’est peu et beaucoup en même temps, symboliquement, en tout cas) pour s’approcher du premier rang fasciné ou la tête ailleurs. On ne sait si c’est de la danse ou du mime, du théâtre ou du butô et cela n’a d’ailleurs aucune importance. Malgré le côté blafard, vampirique, romantique de l’ambiance de la variation, on n’y a rien décelé de morbide, au contraire. On a assisté à la Naissance de Vénus revue et corrigée par Alessandro Botticelli. Ou à la Vénus de Milhaud.
photo : Nicolas Villodre