lundi 23 janvier 2012,
par
N’ayant ni froid aux yeux ni peur des mots, Marie Chouinard (qui, si l’on en croit L’Encyclopédie canadienne, est « une iconoclaste fascinée par les rituels » concevant la danse comme « un art sacré où le corps s’installe comme un matériau extraordinaire doté d’une force spirituelle qu’il faut célébrer »), a présenté sa dernière production, LE NOMBRE D’OR (LIVE), au Théâtre de la Ville, sous l’expression empruntée au vocabulaire classique et néo-classique de « ballet en un acte ».
Le titre, ésotérique, n’aide pas à résoudre l’énigme que pose cette œuvre étonnante, limpide d’apparence mais obscure par son sous-texte. D’autant que les interprètes avancent eux-mêmes masqués – à la façon de tristes clowns clonés, de membres du gang des postiches, de victimes consentantes de la chirurgie prétendument esthétique –, comme extraits de pièces de théâtre venues d’orient, de sketches pas vraiment drôles tirés de la commedia dell’arte ou de drames ricanants tout droit sortis de l’expressionnisme allemand (= wigmanien). Cette « inquiétante étrangeté », pour reprendre le concept freudien d’Unheimlich ainsi traduit en français par Marie Bonaparte, opère ici, du début à la fin. La scénographie - de gigantesques lampes d’architecte et des douches lumineuses, fixées sur des supports à roulettes et un podium pour défilé de mode, une sorte de piste de saut à ski norvégien, ou d’avancée scénique, comme celle de certains cabarets érotiques tokyoïtes -, aide sans doute à faire fondre la glace et à fendre l’espace du théâtre à l’italienne, mais est de peu d’utilité à cet égard. Car la trame narrative, ambiguë et alambiquée, hésite entre le lent flash-back de la régression enfantine – les masques de femmes âgées venant, diégétiquement, avant ceux des bébés du très touchant finale – et le va-et-vient entre des statuts, états de corps ou d’esprit opposés : le masculin et le féminin édénique, l’intérieur et l’extérieur, le lubrique et le policé, la belle et la bête, Dr Jekyll et Mr Hyde, le régulier et le séculier (cf. la scène hallucinante avec le masque du chef d’État en cours jusqu’au mois de mai). Ces transitions, passages ou ellipses, sont plus vifs que les morphings vidéo (art également sollicité par la chorégraphe qui, avec l’aide de Jason Pomrenski, insiste sur certains points de détail grossis et diffusés par intermittence par un dispositif de cinq écrans plats en HD disposés à la verticale, face au public), sont du domaine du fantastique – ou du fantasque.
Certains d’entre nous se souviennent du ballet onirique avec une bonne vingtaine d’hommes et de femmes dansant dans le désert de la Vallée de la mort sur fond de musique planante (Pink Floyd and Co) dans une séquence imaginée par Antonioni et chorégraphiée par Joseph Chaikin et les artistes de l’Open Theatre pour le film produit par la MGM, Zabriskie Point (1970). Cette philosophie panthéiste (explicitement orgiaque dans le cas présent, écho lointain au Sacre du printemps nijinskien, à l’amour libre duncanien, aux Bed-in pacifistes de Yoko Ono et autres Love-in de l’Open Theatre), nudiste, naturiste et anti-naturaliste à la fois (romantique, rousseauiste, en tout cas), un peu hippie sur les bords (pas bien éloignée, d’ailleurs, de celle de Hair) voulait « exprimer la métaphore de la condition humaine, et aider le comédien à trouver sa vérité. » La notion de métamorphoses (« figures vivantes d’une humanité insaisissable », cf. la feuille de salle du TDV) chère à Marie Chouinard est à rattacher au titre d’une pièce fameuse de Chaikin : Mutation Show (1972). C’est, en un sens, le résultat ou l’avatar des utopies de cet âge d’or que furent pour certains les « seventies ».
L’excellente B.O. à base d’une composition électronique signée Louis Dufort, les troublantes perruques asexuées aux mèches acérées connotées punk et les magnifiques costumes cousus main par Vandal (sic !), en partie inspirés par le rose lingerie, la couleur chair, la résille sexy, les franges de pantalon amérindien ou mexicain, le négligé juste ce qu’il faut de pervers d’un Gaultier et le plissé d’Issey Miyake enrichissent certainement la chorégraphie. Le point fort étant chez Marie Chouinard son inventivité en matière de danse. Contrairement à d’autres (Forsythe, Preljocaj, Maillot, etc.), bien qu’elle utilise le concept de « ballet », elle a coupé le cordon ombilical qui la reliait à la danse classique. On est à chaque fois épaté par l’inventivité de la Montréalaise, par ce style qui n’appartient qu’à elle et qui est fondé sur ce que Jeanne Liger appelle une « gestuelle éruptive, organique, curieusement sauvage et savante. » Les danseurs (sept femmes et sept Barbe Bleue : Page Culley, Kimberley De Jong, Valeria Gallucio, Leon Kuperschmid, Lucy M. May, Michael Nameshi, Mariusz Ostrowski, Carol Prieur, Gérard Reyes, Manuel Roque, Dorotea Saykaly, Lucie Vigneault, James Viveiros, Megan Walbaum) sont, il faut dire, exceptionnels. On ne sent pas les 78 tours de grande aiguille passer.