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Ohno et son double

mercredi 30 novembre 2011,
par Nicolas Villodre


Le succès planétaire de Kazuo Ohno a longtemps occulté au grand public et à celui amateur de danse contemporaine l’œuvre du créateur du butô, Tatsumi Hijikata, laquelle, jusqu’à très récemment, n’avait jamais été reprise en France, ainsi que le travail de son propre fils, Yoshito Ohno, pionnier de ce mouvement, membre de la troupe d’Hijikata dès ses débuts, dès la pièce fondatrice signée Mishima, Kinjiki (Amours interdites, titre parfois traduit en français par Couleurs interdites ou par Abstinence), comme le prouve d’ailleurs le film amateur (en noir et blanc et muet) tourné à l’époque (en 1959) par Donald Richie.

Kinjiki, œuvre baignant dans l’univers de Genet et d’Artaud, présente des personnages erratiques, des âmes enfiévrées, des bannis de la terre évoluant mécaniquement dans un univers rappelant par moments celui de l’asile de Caligari. Yoshito Ohno, évoquant Tatsumi Hijikata lors d’une présentation de son travail à la Maison du Japon, affirme que le corps malade était à la source du travail chorégraphique de celui-ci, pour ne pas dire le modèle du danseur butô.

Ce lien entre le « mouvement involontaire » (appelé aussi chorée, danse de saint Guy, syndrome de Huntington, dansomanie, etc.) et le geste transmis par les disciples d’Hijikata est à la base de la recherche du jeune chorégraphe français Philippe Chéhère, qui est à l’initiative de la rencontre officielle quai Branly (avec la présidente de la MCJP, Sawako Takeuchi, la secrétaire générale de l’Atelier de Paris, Anne Sauvage, la chercheuse de Paris 8, Sylviane Pagès et le danseur de Kyôgen, Shigeya Mori) et des thèmes des stages organisés fin novembre à la Cartoucherie de Vincennes.

Ayant cédé à la tentation du mariage, Yoshito Ohno se vit dans l’obligation de laisser tomber, pendant près de dix-sept ans, la danse afin de gagner sa vie avec un métier sérieux – celui de pharmacien, en l’occurrence. Dans les années héroïques, celles des sixties, Hijikata lui prodigua de précieux conseils qui lui permirent d’aborder simplement des choses complexes ou, au contraire, d’approfondir des mouvements simples d’apparence (comme celui qui consiste à se baisser dans un fascinant ralenti pouvant durer une dizaine de minutes) mais aussi d’innover, très paradoxalement, dans la voie « lumineuse du butô », un art pourtant, au départ, défini comme « danse des ténèbres ». Hijikata l’encouragea dans sa démarche. Le respect filial et l’humilité firent aussi qu’il resta, après 1986, de longues années, littéralement, dans l’ombre du père, chargé en coulisses de l’illustration musicale des spectacles de Kazuo, en tournée dans le monde entier.

A la Maison du Japon, Yoshito Ohno a donné une conférence illustrée, donc dansée, qui nous a permis de nous faire une idée plus précise de cette double transmission dont il a bénéficié de la part de ses deux pères spirituels, Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. L’ombre du géniteur plane encore et, de même que celui-ci chercha une bonne partie de sa vie à ressusciter la merveilleuse danseuse espagnole Antonia Mercé, puis sa propre mère, Yoshito nous a gratifié d’un étonnant duo entre lui et la marionnette figurant son illustre paternel.

Une danse distanciée, spirituelle, aussi émouvante qu’une scène nostalgique dans un film de Yasujirō Ozu.


P.-S.

photo : Nicolas Villodre

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