samedi 12 mars 2011,
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Elle avait ses raisons de célébrer le festival créé par Jean Vilar et sa troupe au sortir de la guerre avec la pièce que lui commanda la SACD en 2010, qu’elle décida d’intituler Une semaine d’art en Avignon. Fille d’acteurs, d’Yves Brainville et de Léone Nogarède, qui joua le rôle de la reine dans le Richard II mis en scène par Vilar à Avignon en 1947, formée au ballet classique, Olivia Grandville quitta l’Opéra de Paris en 1989 pour travailler avec Dominique Bagouet et créer Meublé sommairement, Necesito ainsi que So Schnell et Jours étranges, deux pièces qu’elle dansa dans la Cour d’honneur du Palais des Papes.
C’est donc tout naturellement qu’elle demanda à la danseuse fétiche de Dominique Bagouet, Catherine Legrand, et à sa propre mère de venir interpréter avec elle cette pièce étonnante, unique en son genre, qui mêle subtilement théâtre et danse. Il faut dire que, comme Pina Bausch, Olivia Grandville a travaillé avec Hans Züllig, l’un des meilleurs pédagogues dans ce domaine.
Dans Une semaine d’art en Avignon, la musique est tout bonnement remplacée par le texte. Ou, si l’on veut, le texte, comme la danse, du reste, devient musique. Il s’agit principalement d’entretiens enregistrés (on reconnaîtra les voix de Claude Régy, Bartabas, Robert Cantarella, Jack Ralite et Jean Vilar) évoquant le festival d’Avignon, de commentaires sur le métier d’acteur, sur les danseuses de l’Opéra comme Véronique Doisneau, sur la grève des intermittents, de remarques diverses exprimées sur scène par les danseuses et/ou comédiennes et/ou graffeuses.
Il faut dire qu’un mural blanc, sorte de rideau de scène « conceptuel », représentant une check-list ou un name dropping des héros qui ont accompli ou continuent de servir l’épopée avignonnaise (créateurs et starlets à la mode confondus, d’ailleurs), comme celles qu’on écrit sur les tableaux de conférence lors de séances de brainstorming, est posé à l’arrière-plan du grand studio du CND, dans un décor réduit à l’essentiel, à la valeur plutôt qu’à la couleur, au noir et blanc, à l’ombre et à la lumière – des ombres portées artificielles ont été étalées sur le sol immaculé ; les outils de travail, micros, projos et HP, sont fièrement exhibés.
Les chiffres et les lettres sont inscrits simplement en capitales – la chorégraphe aurait pu tout aussi bien demander à un calligraphe tel que Ben ou Fromanger, ou à un hypergraphe tel que Maurice Lemaître, Roland Sabatier, Gérard Broutin, François Poyet ou Albert Dupont de se charger de réaliser cette toile de fond.
Les vêtements de deux jeunes femmes sont parfaitement coupés – la marinière chic (tropézienne) à rayures horizontales que porte Mlle Legrand rappelle un peu celle de la danseuse d’A La Rochelle, il n’y a pas que des pucelles, dessinée en 1990 par Jean-Paul Gaultier pour Régine Chopinot, qui était présente ce soir-là dans le public.
La danse est superbe, faite de petits gestes limpides, délicats et gracieux. Difficile de faire plus juste, plus fin, plus élégant à l’heure actuelle. C’est vraiment du niveau international. La chorégraphe ne cherche certainement pas à produire du spectaculaire, du sensationnel, du virtuose. Au contraire. Elle a la pleine possession de son art. Elle a accumulé une expérience unique après avoir interprété des œuvres de Balanchine, Limon, Cunningham, Maguy Marin, Bagouet, Bob Wilson, Karole Armitage… Mais, au lieu de s’en tenir là, et de perpétuer un style fixé une fois pour toutes – que celui-ci soit post-romantique ou néo-contemporain, n’importe – Olivia Grandville continue à explorer d’autres voies qui s’offent à elle : l’aïkido, le contact-improvisation, le yoga, la capture du mouvement (cf. Comment taire, qui utilise le logiciel Eyes Web mis au point par elle avec l’IRCAM). Sans oublier la danse ciselante d’Isidore Isou.
De cette dernière expérience, la chorégraphe aura sans doute retenu la leçon d’autonomie, pour ne pas dire d’atomisation des éléments de base de la représentation scénique – les sons, les lumières, les signes, les temps. Chaque art conserve donc ici sa logique interne, son rythme propre, sa progression parallèle. Parfois, bien entendu, les expressions coïncident encore – ce n’est pas interdit ! – et on peut avoir, dans le cas, par exemple de citations de Bagouet ou de Béjart (cf. les fléchissements en pose B de l’Elue du Sacre), une synchronie entre la danse et la partition.
Avec leurs collaborateurs (Vanessa Court qui a monté la bande-son à partir des interviews de Karelle Ménine, Yves Godin qui a mis au point les lumières, Pascal Quéneau) et les seuls moyens de leur discipline, les deux danseuses et la comédienne ont produit une œuvre forte, cohérente et, surtout, émouvante.
Photo : Nicolas Villodre