Auditorium Guimet
mercredi 10 juin 2009,
par
5 juin 2009, auditorium du Musée Guimet. La salle est pleine. On nous annonce sans ambages « une danseuse exceptionnelle ». Tandis que les dernières conversations s’éteignent, quatre musiciens s’installent, et un rythme envoûtant aux cordes pincées enregistrées saisit l’attention. La chanteuse annonce un Anjali (prière) et un Alarippu (danse d’éclosion ou d’éveil). S’élève alors l’appel de la flûte de GS Rajan, musicien et compositeur extrêmement apprécié en Inde. Rama Vaidyanathan, en costume bleu et or, apparaît, et d’emblée sa présence est extraordinaire ; on ne nous a pas menti. Dans ce moment réservé au nritta, à la danse pure, les positions (adavus) et les frappes des pieds sont, comme il se doit, en accord parfait avec le rythme du mridangam (tambour) de Sumod Sreedharam. Rama Vaidyanathan, avec plus que du savoir-faire, explore les diagonales de la scène, joue déjà, l’air de rien, avec le public ; comme surprise d’être au monde, elle nous renvoie l’image de notre émerveillement à la contempler sur scène.
Varnam
La danseuse a choisi de passer directement au Varnam [1], le moment-clé du Bharata Natyam. Ici l’amour de la jeune fille se joue entre passion pour l’amant et dévotion pour le Dieu.
Les Sahitya, moments de narration littéraire, sont chantés par la voix délicatement nasale de la très jeune Ramya Sundaresan Kapadia, lumineuse dans son sari vert et orangé ; ils alternent avec la danse pure, sur des rythmes (jatis) de K. Sivakumar, le nattuvanar. La transition entre les deux, moment éphémère de superposition des deux esthétiques du nritta (danse pure) et de l’abhinaya (danse narrative) concentre l’attention sur la danseuse ; celle-ci se joue des difficultés techniques avec une aisance virtuose. Son corps entier épouse des états et des rythmes très différents. Le moment tant attendu des flèches (« Cupid’s arrow » selon les termes mêmes de la danseuse) est très évocateur pour un public occidental ; avec brio, Rama Vaidyanathan le sauve d’un potentiellement ridicule martyre de Saint Sébastien pour en faire la danse de l’âme touchée par la présence divine dans le monde (atma/ paramatma). Le spectateur, les musiciens sont également pris par les adresses implicites que la danseuse intègre aux mouvements codifiés. Elle tresse en s’en jouant les exigences difficiles, successives et contradictoires de la danse pure et de la danse-théâtre, les faisant jouer l’un dans l’autre et l’un contre l’autre. C’est un pur enchantement.
Après le Varnam, le public jouit intensément du talent de GS Rajan, qui propose en guise d’entracte un morceau de flûte d’une beauté et d’une sensibilité à faire frémir le vent dans les roseaux.
Padam
Krishna, qui séduit les femmes en jouant de la flûte, ne veut pas s’arrêter de jouer, troublant le calme de la nuit. Exaspérée, son amante va tout essayer pour le faire taire, de la prière à la menace, en passant par la séduction et la plainte. « Let’s see what she does ». Rama Vaidyanathan sait parfaitement épouser les différents états émotionnels du padam, séquence de danse narrative consacrée le plus souvent à l’amour. Mais surtout, par sa gestion si lumineuse de l’espace, par la façon dont, dans le jeu dansé, elle convoque l’imaginaire d’une interaction, par son imitation comique du signe de la flûte de Krishna, elle rend visible sur scène la présence du Dieu. Elle fait exister l’absent par sa présence à elle. Ce rôle, qui s’écarte de celui, plus connu, de la jeune fille en proie au trouble de l’amour, lui convient à merveille.
Nataraja
Le tillana de rigueur qui vient clore le Bharata Natyam est un clin d’oeil à une chorégraphie de Rama Vaidyanathan sur le thème du Gange. Brahma-Jala-Dhara. Elle profite du rythme plus vif de cette partie pour danser le fleuve, sa féminité maternelle ou capricieuse, sa puissante, sa beauté et son éternité, à travers une gestuelle ample, qui reprend sauts vigoureux et ondulations sublimes, et sa fameuse maîtrise de l’araimandi (positions accroupies), qui parcourent tout le spectacle.
Devant l’enthousiasme délirant du public, la troupe a conclu par un bis, une pièce de dévotion où la danseuse ne fait plus qu’un avec son Dieu, Shiva Nataraja (roi de la danse). Pure architecture mouvante, ou plutôt extase suspendue entre deux mouvements, Rama Vaidyanathan fait de la danse l’émotion suprême, celle qui permet d’accéder au divin, à la grande âme du monde.
À travers la maîtrise parfaite de la tradition du Bharata Natyam, Rama Vaidyanathan met en scène et en même temps réalise l’idéal spirituel de la danse. Mieux, elle réactive avec force chez chacun, selon les mots de Sunil Kothari, « l’intense perception de ceux qui savent lire par-delà les symboles… le sens de leur propre chemin spirituel »…
[1] Morceau de bravoure où le danseur alterne danse pure et danse narrative.