Planétarium

Pour entamer ce mois de juin tant espéré, qui sera consacré par June Events, le réseau parisien des Centres de développement chorégraphiques (Atelier de Paris-Carolyn Carlson, L’Étoile du nord, Micadanses et Le Regard du cygne-AMD XXe) a rendu hommage à la chorégraphe américaine Anna Halprin, figure attachante des arts de la scène des années 50 et 60 dont l’importance n’a été reconnue que tardivement, qui a abordé et quelquefois bousculé bien des domaines : la danse, la chorégraphie, le théâtre, l’art-thérapie, la psychologie de groupe, la formation.

Marie Motais, qui a passé un an au côté de la chorégraphe en Californie à poursuivre ses recherches sur le thème « danse, nature et improvisation », a présenté dans cet ancien relais de poste des hauts de Belleville aménagé dans les années 80 en studio de danse l’étape d’une création conçue en étroite collaboration avec elle, A Time for everything, inspirée de la pièce Spirit of Place, avec, comme point de départ, la question des proportions de l’homme de Vitruve selon Léonard, du nombre d’or et des lois gouvernant la nature et l’architecture. Il s’agissait de la version pour la scène de deux séquences faisant partie d’une trilogie participative (Humantra et L’Autoportrait) qui peut être jouée par des danseurs professionnels ou « amateurs » dans les cadres les plus divers.

Denise Luccioni, qui a co-traduit l’ouvrage d’Anna Halprin Mouvements de vie : 60 ans de recherches, de créations et de transformations par la danse, édité par Contredanse en 2009, nous a permis de nous faire une idée plus précise de l’apport de la pionnière américaine en nous exposant ses idées et ses réalisations (grâce à des archives vidéo provenant surtout du documentaire Returning Home, que réalisa Andy Abraham Wilson en 2002). Puis nous a rappelé que la chorégraphe avait suivi l’enseignement de Margaret H’Doubler à l’Université du Wisconsin, une école différente de la Denishawn, même si H’Doubler s’opposait elle aussi au ballet académique et qu’elle chercha avant tout à valoriser le corps, en l’analysant de façon clinique, en étudiant la nature, en tenant toujours compte des lois physiques élémentaires – après avoir animé le département, assez nouveau dans les années 1910, d’éducation physique féminine, H’Doubler créa, en 1917, une section danse où elle mit au point et appliqua des principes dont traite son ouvrage de 1921, A Manual of Dancing : Suggestions and Bibliography for the Teacher of Dancing.

Les ateliers animés par Anna Halprin à San Francisco à partir de 1955, qui préfiguraient l’Institut Tamalpa qu’elle fonda avec sa fille Daria en 1978, virent défiler nombre d’artistes et non des moindres : Simone Forti, Meredith Monk, Trisha Brown, Yvonne Rainer, pour ne prendre que ces figures de la Judson Church. Sur son Outdoor deck, des tréteaux en plein air au milieu des séquoias construits par Lawrence Halprin, son mari architecte et collaborateur artistique de toujours, se produisirent les danseurs et chorégraphes Merce Cunningham, Eiko et Koma, Min Tanaka, les compositeurs John Cage, Luciano Berio, Terry Riley, LaMonte Young, Morton Subotnick, les artistes visuels Robert Morris, Robert Whitman, les poètes Richard Brautigan, Michael McClure et le cinéaste underground James Broughton.

En 1957 (deux ans avant le « happening » de Kaprow !), Anna Halprin proposa le concept de Task (tâche, consigne, instruction) qui bouleversa non seulement le domaine chorégraphique (plus question de positions, de pas de danse appris par cœur ou de ballets notés ou écrits d’avance) mais le concept même d’esthétique, dans cette ligne de pensée qui va de Duchamp et Schwitters à Cage et Cunningham, qui intègre la réalité, l’objet, l’acte quotidiens dans l’art en les sublimant. Elle pressentit que la modern dance, en mimant le virtuosisme balanchinien, risquait de se scléroser. Elle alla dans le sens opposé, en élargissant le vocabulaire de la danse au geste banal et sortit Terpsichore du théâtre. Paradoxalement, cet idéalisme du retour au geste ancestral et au cadre naturel, inspiré par Isadora, le Monte Verita, la philosophie de Jean-Jacques Rousseau ou, plus vraisemblablement, d’Henry David Thoreau, jouèrent et continuent à jouer un rôle important dans l’histoire de la danse… contemporaine. Bien sûr, le contexte s’y prêtait (cf. l’apport de Dada, du Living Theater, des Beatniks, des Situationnistes, etc.). Encore fallait-il oser. Elle s’engagea dans le mouvement pacifiste plus ou moins hippie (il convient de noter au passage que sa fille Daria fut la protagoniste du film Zabriskie Point, 1970, d’Antonioni dont certains gardent encore en tête la fameuse séquence orgiaque dans le désert, dansée par l’Open Theatre de Joseph Chaikin), et manifesta publiquement en faveur des droits civiques. Elle étudia la méthode de Moshe Feldenkrais qu’elle rencontra en Israël et, après avoir été atteinte du cancer, pratiqua l’art-thérapie avec des malades en phase terminale.

Ce qui ne l’empêche pas de continuer une œuvre considérable (plus de cent-cinquante pièces à son actif !) qui se confond avec sa vie et de former de nombreux élèves ou disciples à travers le monde.

Positive, pragmatique, comme tout Américain qui se respecte, fine psychologue (de la tendance comportementaliste), elle s’approprie les techniques de la créativité décrites par Alex Faickney Osborn à la fin des années 40 (notamment la pratique du brainstorming), celles de l’animation de groupe et de résolution de problèmes chères à Sidney Parnes, destinées au départ aux publicitaires et aux spécialistes du marketing. Mais c’est la donnée spirituelle qui a toujours été importante pour Halprin. Non seulement elle a de l’esprit, mais elle s’est toujours intéressée aux esprits, à ceux de la terre des ancêtres, qui se manifestent dans toute création humaine, dans les rituels ou dans la danse de son grand-père qui la charma étant enfant. Lorsqu’elle s’intéressa de près aux cérémonies des Indiens Pomo, sa danse renoua avec la fonction sacrée que le spectacle lui avait arrachée. La chorégraphe déclare quelque part : « Chaque pas est une prière, et nous devrions prier ensemble pour soigner la Terre… Le cercle est un acte d’unification, et les 4 directions lui assurent la stabilité. Cette quadrature du cercle vient du mandala archétypal pour l’harmonie. »

Cette dimension collective, participative, cathartique, on a pu la voir à l’œuvre dans la Planetary Dance (une proposition faite à l’occasion du du 50e anniversaire des accords de Potsdam qui mirent fin à la Seconde Guerre mondiale et qui mobilise de nombreux participants à travers le monde un même jour) qui a été donnée le 3 juin dernier au jardin de Reuilly que traverse la dite « coulée verte », dans le 12e arrondissement, à la suite d’un stage proposé aux danseurs par Jamie McHugh pas bien loin de là, à l’Atelier de Paris-Carolyn Carlson. Cette danse chorale destinée à marquer le coup (l’arrivée de l’été, la fraternité, à défaut du reste, la paix dans le monde ou, au moins, avec soi-même), orchestrée par des tambourinaires infaillibles (le groupe Sambacademia) et des passeurs de consignes légitimés, des transmetteurs de rouge vêtus (Fabrice Dugied, Isabelle Dufau, Maxence Rey, Philippe Chéhère, Julie Galopin, Gilles Vérièpe), improvisée par des participants de tous âges et conditions physiques, retrouvait, naturellement, les figures circulaires, les rondes enfantines et les farandoles champêtres de tous temps.

Danser la vie, comme disait l’autre, et vivre la danse. Penser la vie, aussi, en la dansant. Mûrir plutôt que mourir. Car, comme dit Anna Halprin, « Aging is like enlightenment at gunpoint » : « Vieillir, c’est l’illumination, sous la menace d’un revolver. »

Ajouter un commentaire