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Théâtre du Châtelet

Quelles survivances pour l’imaginaire grahamien ?

jeudi 23 avril 2009,
par Charlotte Imbault


Après dix ans d’absence de la scène parisienne, revoilà la compagnie en forme, libérée des problèmes légaux qui ont ralenti pendant longtemps son activité.

En se rendant au théâtre pour voir une œuvre de Graham, on sait d’emblée que l’on part à la rencontre d’un morceau de l’histoire de la danse.

« L’Américaine Martha Graham (1894-1991) fut la grande innovatrice de l’histoire de la danse du siècle dernier, la première à élaborer un code de mouvement opposé à celui de la danse classique, à construire une alternative véritable à la danse sur pointes… » Cette rengaine, de surcroît fausse, puisqu’elle partage cette inventivité avec quelques autres tels que Duncan, Fuller (aux États-Unis) ou encore Laban et Wygman (en Allemagne) suffit-elle à nous faire apprécier les pièces [1] que sa compagnie continue de danser avec enthousiasme ? Non bien sûr, cela ne suffit pas.

Avant tout, une petite rectification s’impose : ce n’est pas l’innovatrice de la danse moderne qui crée le déplacement au Châtelet, mais la conceptrice d’une technique basée sur l’alternance contraction/release, mouvement de fermeture et de relâchement du bas-ventre qui fait du bassin – à la fois centre du corps et zone privilégiée de l’expression du désir – l’origine du mouvement. C’est sans doute le cycle grec, tragique, de la chorégraphe dans lequel sa technique s’illustre le mieux. Le premier programme en offre deux exemples éloquents : Errand into the Maze (1947), duo entre Ariane (qui est aussi Thésée) et le Minotaure, et Cave of the Heart (1946) qui reprend le mythe de Médée.

La danse de Martha Graham apparaît désormais « classique » [2] et, avec ses thèmes profonds, ses poses hiératiques, ses couleurs fortes, est entrée dans l’imagerie collective. Le premier programme a-t-il permis de faire vivre cet imaginaire ?

La soirée commence par Errand into the Maze et Diversion of Angels (1948), pièce plus légère, non narrative et qui évoque les trois âges de l’amour représentés par trois couples en blanc, rouge et jaune. Ces deux œuvres-majuscules semblent s’être figées dans le temps. Les danseurs se détachent du fond, les visages sont durs, les bras angulaires, les corps statiques. Les interprètes restent cloîtrés dans la gestuelle et ne semblent pas pouvoir en sortir. Il en sera tout différemment avec la danseuse Miki Orihara, poignante Médée, qui ressuscite la technique grahamienne dans Cave of the Heart. Les mouvements ne sont plus simplement exécutés et prennent une autre dimension dans les décors presque minimalistes où les fils d’acier de Isamu Noguchi vibrent.

Vient ensuite Lamentation Variations (1930/2007) qui fait dialoguer un extrait filmique (1944) du mythique solo [3] avec les chorégraphies de Aszure Barton, Richard Move et Larry Keigwin. Dans cette pièce, le solo n’est pas repris par une danseuse, il est laissé à la prêtresse, projetée sur grand écran. Le duo et la danse de groupe qui suivent évoquent la gestuelle de Graham ; pour autant : l’enfermement n’est pas évoqué, au contraire les mouvements se délient, les bras s’assouplissent. Même si la pièce a été créée à l’occasion d’un événement inédit : la commémoration de l’anniversaire de l’effondrement des tours du World Trade Center, on s’interroge sur la mémoire de Graham et ce besoin de créer des variations autour du solo. Excroissances encombrantes.

On finit sur une note d’humour avec l’enjoué Maple Leaf Rag, créé en 1990 sur la musique jazz de Scott Joplin, soit un an avant la mort de Martha Graham. Les années passant, la chorégraphe n’a pas cessé d’évoluer : elle livre une gestuelle adoucie et pastiche son propre vocabulaire. La boucle est bouclée.


Notes

[1] Neuf pièces sont présentées à Paris sur un total exact de 181.

[2] « George Balanchine a dit un jour de ma technique qu’elle était classique », a noté Martha Graham dans ses Mémoires.

[3] Dans Lamentation, Martha Graham y exprime la douleur par le jeu du corps emprisonné dans une robe-tube.

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