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Interview

Retour sur… Les trois études d’Alban Richard

jeudi 26 novembre 2009,
par Marie Juliette Verga


Lointain, Luisance et Lacis, les trois études sur la séparation d’Alban Richard, sont la résultante d’une longue résidence au Forum du Blanc-Mesnil et s’assemblent pour la première fois au Centre Chorégraphique National du Havre-Haute-Normandie dans le cadre du Festival Automne en Normandie. Alban Richard revient pour Danzine sur ce triptyque et plus particulièrement sur la pièce Lacis [1] qui clôt ses études.

D’une certaine manière, Lointain et Luisance se rejoignent sur le traitement apporté à l’érotisme. L’homme et la femme de Lointain n’entrent jamais en contact malgré la grande proximité des corps. Les deux femmes de Luisance, séparées de fait par le dispositif scénique ne se touchent jamais, mais sont liées par le rituel de l’extrême féminité médicale et religieuse. Ces pièces excluent le contact à l’intérieur des couples présentés sur le plateau. Lacis, dernière étude sur la séparation, est-t-elle traitée de la même façon ?
Tristan et Isolde ne consomment pas leur amour, ils l’observent en train d’advenir. La structure de l’Opéra de Wagner est surprenante : tout se construit sur une note qui ne sera donnée à entendre qu’à la mort d’Isolde. Les danseurs ont travaillé à partir de quarante positions prises dans le quotidien d’un appartement, puis décontextualisées et placées dans un espace vide et labyrinthique. Il en résulte un frôlement continu où le contact est rendu impossible. En même temps, cette séparation des corps dans le couple tient du stéréotype…
La figure de l’hystérie et de la sainteté s’attache à un autre cliché. L’Église met en scène et en statuaires l’extase de ses mystiques, tandis que nous savons aujourd’hui, en fonction des possibilités techniques des appareils photographiques utilisés, que l’iconographie de la Salpetrière est composée d’images sur lesquelles les modèles posaient et non de crises saisies sur l’instant. Dans Luisance, les danseuses évoluent sur une surface très restreinte et réinventent les postures attachées à cet imaginaire, le trouble naît du mélange des genres.
Le matériel chorégraphique de Lacis est issu d’un combat de lutte de soumission. Ce type de combat implique l’étranglement, la prise, l’empêchement.

Après la rencontre non advenue des interprètes de Lointain et les figures féminines aux deux extrémités d’une gamme imaginaire de Luisance, trouverons-nous dans Lacis le cliché d’une forme de virilité ?
Le cliché se trouve dans la violence, la volonté de soumission de l’autre, la recherche d’une forme de pouvoir. D’une certaine manière, on touche à l’hypervirilité. Les prises qui composent cette forme de lutte apparaissent comme autant d’enlacements, d’étreintes. Construite hors sensualité, elle porte une charge sensuelle très forte.

Lacis signifie entrelacs, réseau de fils, de vaisseaux ou de chemins entrecroisés. Que signifie, selon vous, l’étreinte, le matériel chorégraphique de cette pièce ?
Lointain est l’étude d’un érotisme philosophique et les quarante positions fixes s’enchaînent pour créer le mouvement suivant un principe proche de la chronophotographie [2]. Luisance donne une lecture érotique de la mystique et sa composition, autour du canon, à l’effet d’un folioscope [3]. La pièce Lacis, quant à elle, interprète l’érotisme physique, en empruntant à la forme la plus aboutie de l’image en mouvement, le film. Cela suppose d’isoler les images pour en faire un montage. Si l’étreinte est un mode de rencontre abouti entre deux corps, elle porte une instabilité dans sa forme même. Il s’agit toujours de séparation en train de se faire.

La présence des interprètes est comme dissoute par la répétition dans les deux premières études. Pour Lacis, les corps sont absents, seul un film reste pour faire trace. Vous avez dit, à propos de votre travail, qu’il traite d’une manière de disparaître : comment cela se manifeste-t-il dans Lacis ?
La danse de Lacis implique une forte présence charnelle, la nudité met à jour la peau et les muscles qui jouent en dessous. Cette présence se transforme en une empreinte sur la pellicule cinématographique, à la fois fantomatique et matériellement enregistrée pour un temps long.
L’érotisme implique un rapport à la continuité, à la discontinuité entre les êtres. Mon travail traite peut-être davantage d’une présence discontinue que de la disparition réelle.

Portfolio

Lacis (c)Alban Richard Lacis (c)Alban Richard Lacis (c)Alban Richard Lacis (c)Alban Richard

Notes

[1] La première de Lacis a eu lieu le 20 octobre 2009 au Forum du Blanc-Mesnil.

[2] Procédé scientifique de décomposition du mouvement par une série de photographies.

[3] Un folioscope, ou feuilletoscope, (flip book en anglais) est composé d’un ensemble d’images très peu différentes dans leur contenu et dont la succession rapide permet d’imiter la synthèse d’un mouvement par la persistance rétinienne, mais ne peut la reproduire.

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