jeudi 26 mai 2011,
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Pas la première fois qu’on voit une Andalouse à Chaillot. En 2008, on y découvrait la petite Malagueña aux côtés des bailaoras confirmées que sont Merche Esmeralda et Belén Maya. La danseuse était déjà techniquement au sommet et avait de l’énergie à revendre. Depuis, Rocío Molina est devenue chorégraphe. Une chorégraphe singulière. D’avant-garde, disons, pour aller vite et donc contestée par les soi-disant puristes de la secte flamenca.
Le titre de la pièce qu’elle a créée l’an dernier, Cuando las piedras vuelen sonne un peu comme l’expression « Quand les poules auront des dents », indiquant l’enjeu et la difficulté d’un art qui oppose, fait alterner et contraster mouvements d’élévation et chutes inéluctables expliquées au moins depuis Newton par l’attraction terrestre. Le mythe d’Icare a toujours fasciné les danseurs et la danse tire sa légitimité de ces tentatives d’envol qui ne sont pas de simples métaphores – on parle encore du saut de Nijinski dans Le Pavillon d’Armide.
La Belle, en son bois dormant, et en bikini, et en chaussons de vair rouge sang, s’éveille, au bord, c’est probable, d’une plage, du côté de la côte de Malaga et du jardin du théâtre de Jean Vilar. Elle est ensablée dans la blanche rocaille. Cette première image est baroque ou rococo, c’est selon. La caméra de surveillance satellitaire et stationnaire nous offre alors, en simultané, un autre point de vue de la silhouette de la jeune femme, prise de face et agrandie au moyen d’un vidéoprojecteur.
Les membres ont la bougeotte. Mains et pieds se délient. Rosario Guerrero « La Tremendita » et Gema Caballero entament leur tour de chant – par des pregones ou avis à la population émanant des deux crieuses publiques, chantés, comme il se doit, a capella.
La démo de la démone ne tarde pas à venir. Passant d’un pré carré à l’autre, de la caillasse à une table basse de la taille d’un tatami, la danseuse frappe joyeusement de la plante, de la pointe et du talon de ses pieds la surface du modulor recouverte d’une couche de métal, suivant, plus ou moins, les règles de son art, altérant et explorant à la fois les nouvelles sonorités qui s’offrent à la discipline des claquettes.
D’autres routines suivront, tantôt un tantinet trop longues (la danse assise de Rocío, confortablement installée sur un tabouret pivotant, danse muette mais calculée et calquée sur un playback percussif produit en direct live par Vanesa Coloma et Laura González qui tapent non sur des bambous mais sur les cailloux, des escarpins aux mains), tantôt, paradoxalement, trop brèves (le zapateado périlleux, acrobatique, pour ne pas dire casse-gueule sur les rocs mouvants ou rolling stones, comme dirait Bob Dylan). Avec quelques tics ou gimmicks comme ces moulinets des menottes ou ces tapotements des cuisses.
Après une ou deux sorties du champ de bataille pour panser ses plaies ou soulager ses bleus aux chevilles avec du synthol ou se remonter le moral avec un cordial, la danseuse ne quittera plus jamais les planches, se vêtissant ou se déshabillant à vue, près de ses excellents guitar heroes, Eduardo Trassiera et le fidèle Paco Cruz – une partie des coulisses sera aussi dévoilée, côté cour.
La vidéo est utilisée par Daniel Iturbe et Tito Peraita sans aucune faute de goût ou presque (le plan de la volaille écorchée et accrochée, avec les lourdes connotations morbides, est sans doute dispensable). Les gros plans en noir et blanc du hibou aux yeux colorés comme ceux de Vincent Price dans The Abominable Mr Phibbs sont assez… chouettes, même s’ils volent par instants la vedette à la danseuse. Le couple de jeunes amants se change rapido en vieillards – les mêmes qui figuraient dans Oro viejo.
On dira ce qu’on voudra mais les trouvailles scénographiques de Carlos Marquerie sont efficaces, de la petite dalle en bois qui devient trappe comme au temps de Robert Houdin, piège à fille, mini tablao pour un zapateado des plus contraints, au finale hal(lucin)ogène qu’on ne révélera pas, qui en met plein la vue aux spectateurs, en passant par le monticule en forme de Sacromonte miniature éclairé de simples lucioles.
Après la première demi-heure, le public réagit au quart de tour et applaudit chaque variation de la virtuose, à juste titre. Des bruissements d’éventail déployés subitement font penser, naturellement, aux battements d’ailes et la vidéo recycle des images précinématographiques de volatiles.
Les rappels n’ont pas manqué.
photo : Nicolas Villodre