dimanche 22 janvier 2012,
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Trois artistes ont été valorisés par la deuxième soirée à laquelle nous avaient convié Dominique Berolatti et Suresnes cités danse, dans la cadre de la 20e édition de cette manifestation. Tout d’abord la cover girl elle-même, la magnifique danseuse Josépha Madoki, qui pose bellement, en équilibre précaire, pour le photographe André Jouanjan et pour les miroirs aux alouettes de l’éphémère postérité de posters publicitaires séduisants, captivants et captieux, en 200x150, destinés à aguicher le chaland qui arpente les couloirs de métro parisien (devenu francilien avec le Stif), recrutée par Robyn Orlin pour une création in situ, With astonishment we note the dog… part 3/remix…. Ensuite, la metteuse en scène sud-africaine, qui est passée en « vedette américaine » : en apéritif ou première partie de gala. Enfin, une de nos stars de la danse, Angelin Preljocaj, qui a composé pour Olivier Meyer un ballet intitulé Royaume uni.
On peut dire que le but de ce programme, qui était de donner « leur chance à une nouvelle génération de jeunes danseurs et chorégraphes », a été atteint. Manuela Bolègue, Adrien Goulinet, Hakim Hachouche, Josépha Madoki, Sandrine Monar, Feroz Sahoulamide et Jean-Charles Zambo ont gentiment animé le début de soirée, en brisant le face à face habituel avec le public. Carole Dauvilliers, Jann Gallois, Marion Motin et Emilie Sudre l’ont affriolé, précisément en continuant à l’affronter, passant d’un numéro de charme genre Emmanuelle 4 (et on ne parle pas ici de Sœur Emmanuelle), confortablement installées, le plus simplement du monde (les cuisses à peine voilées, comme il se doit) dans des fauteuils Louis XV, à une queue leu leu style sœurs Ripolin, le quatuor faisant corps, faisant un, faisant une en levant la jambe d’un même geste. Pour ce qui est du hip hop, on repassera ! On pouvait d’ailleurs s’en douter ou le redouter. Mais la soirée s’étant avérée, franchement dit, nettement mieux que prévu, nous avons partagé l’enthousiasme et même l’emballement du public bon enfant du festival qui a littéralement fait un triomphe au chorégraphe aixois.
D’un côté, donc, la non-danse. Du théâtre, plus ou moins agité. Celui de Robyn Orlin. Avec ses aspects facétieux, farcesques et informels, ses élans participatifs, ses effets voyants mais aussi sa générosité, son empathie pour les autres, son humanité. De l’autre, de la danse pure. Qu’on qualifiera de contemporaine ou de classique, peu importe, en aucun cas de hip hop, mais dont la qualité ne fait pas de doute. Une structure sans faille. Des enchaînements optimaux, des transitions amenées ou facilitées par la bande-son signée ou siglée 79 D et le nuancier de teintes lumineuses proposé par Cécile Giovansili, une interprétation lyrique du fait même de sa retenue. Tout est raccord, si l’on excepte quelques accrocs, de-ci delà, dans cette danse à l’unisson dont la conception date, à l’aune de la modern dance cunninghamienne, que Preljocaj connaît bien et qu’il veut, à sa manière, dépasser, en se situant en réaction contre celle-ci – toujours cette question de la mort du père. Aux vidéos (réalisées par Philippe Lainé) ornant le fond de scène chez Orlin, Preljo oppose un rectangle neutre, un cyclo ne se posant aucune question et se bornant à réfléchir le chaud et froid, selon les émotions que dégagent les pas de deux ou de quatre (aucun moment de solitude, ici) ciselés par le chorégraphe.
En dehors des interprètes issus, sinon de la rue, du moins de la « mouvance » hip hop, et de certaines allusions dans les dialogues de la pièce de Robyn Orlin, le show était dans son ensemble hors sujet. Et on nous serine que Suresnes se consacre à cette expression ! Encore une fois : pas grave, étant donné le niveau international atteint par des propositions illustrant deux approches très différentes du spectacle. La problématique de l’animalité, qui intéresse des chercheurs comme Anne Simon (présente dans la salle), était traitée par Orlin avec légèreté et nombre de trouvailles visuelles et gestuelles (deux exemples : le formidable solo de Manuela Bolègue, en Aphrodite’s Child sortant de sa coquille de papier Kraft et le slow de toute beauté des danseurs vêtus de peaux de bête, en fait de moquettes aux couleurs vives, sur l’air de « Chi mai » écrit par Ennio Morricone pour le film avec Belmondo, Le Professionnel, recyclé pour la réclame télé de Royal Canin). Avec sa métaphore animale, Orlin critique, sans aucun cynisme, le bon vieux hip hop (celui d’autrefois : la discipline ayant tellement évolué en France dans les années 90), essentiellement basé sur les performances acrobatiques des danseurs, autrement dit, sur des numéros de chiens savants. Preljocaj, comme jadis Baïz, a voulu convertir ces quatre jeunes femmes bourrées de talent et d’énergie, à son culte, les affranchir ou aguerrir, en leur faisant partager sa doctrine, sa vision de la danse au stade élevé où elle se situe, sans du tout chercher à mimer, pasticher ou récupérer le hip hop lui-même – d’autres, à sa place, ne se seraient pas gênés. Cet évitement relève de l’élégance.
Le sans façon et les clowneries d’auguste d’Orlin contrastent avec le style auguste, voire apollonien, de Preljocaj. Tous deux se sont bien sortis de cette épreuve. Ils ont gagné la bataille, comme disait Lifar. Avec adresse, aisance et brio.
photo : Nicolas Villodre