lundi 11 avril 2011,
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Avec Souffles, Vincent Dupont poursuit une recherche minutieuse autour d’états difficiles à saisir, de tissages sonores précis et imposants, de lumières qui vous avalent et vous recrachent, avec délicatesse cependant. Au départ de la pièce, il y a l’installation lumineuse Point d’Orgue que propose Yves Godin depuis 2008, une œuvre composée de bougies qui s’éteignent les unes après les autres. Il s’agit seulement de cela, mettre en scène le dernier souffle. Un être s’éteint et puis quoi ?
L’ancien comédien, bouleversé par la danse, ne lâche plus le corps, ce manifeste vivant et commun à tous. Une pensée en mouvement, en respiration continue. Dans l’entresol de la Ménagerie de Verre nous respirons ensemble en effet et presque à l’unisson. Pris par les ressacs du son, les vibrations qui visent le diaphragme, les palpitations de la lumière, spectateurs et interprètes partagent une matière commune.
Nous découvrons un personnage de dos, accroupi et palpitant. Il déplie son corps avec une précision du geste qui parcourt toute la pièce, chaque interprète diffusant un goût gestuel différent mais tenu dans cette minutie. Vincent Dupont fait descendre une faux tout ce qu’il y a de plus littérale du plafond. Après un moment d’amusement pendant lequel il semble nous indiquer les différentes manières de porter la faux, cette saison, il prend le temps de parcourir le plateau et fauche, simplement. Chaque balancé laisse une trace physique dans l’air grâce à la bande sonore. Le dépouillement est frappant.
La pièce est construite autour d’un corps inanimé, d’un homme en deuil et d’un chamane. Le trio évolue à l’intérieur de l’épaisseur lumineuse et nous assistons à un rituel de passage vers l’au-delà. Le corps féminin lévite puis se voit dépouillé de ses tripes qui dessinent un joli ruban au sol et de son cœur que Vincent Dupont presse de ses pieds et qui laisse échapper des cris poignants. La douleur de celui qui reste n’est pas oppressante, vraisemblablement parce qu’elle est mise en jeu. La folie n’est pas loin au milieu d’une telle douleur mais elle ne pétrifie pas. La morte danse avec le vivant et le sorcier. Ils occupent l’espace chacun avec sa gestuelle propre avant de se mêler, de s’agacer, de s’enlacer. La douceur est présente, l’amusement aussi. La vie prend place, s’immisce là où l’on pourrait l’attendre le moins, dans la peine et les adieux.
La particularité de Souffles tient dans sa capacité à faire tenir dans le même espace-temps du théâtre, l’hybride contemporain et le syncrétisme immémorial. Le théâtre comme lieu, dont Ushio Amagatsu dit que sa « spécificité n’apparaît que lorsque s’y rendent et s’y assemblent ceux qui sont venus voir et ceux qui sont venus montrer », un lieu de métamorphose et de métempsycose, de transit et de libération. Construite en deux parties titrées Inspiration et Expiration, la pièce se charge d’abord de la complexité de notre rapport à l’insoluble, à l’insolite (engendré par la lévitation, les vibrations lumineuses et sonores, les personnages évoqués…) lié à la mort pour exhaler l’énigme de la vie ensuite, au moment même où la femme s’immobilise sous une chute de sang, baignée de son propre chant.
Image : Marc Domage