samedi 19 novembre 2011,
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C’était au 104, salle 200. Dans le cadre du 40e Festival d’Automne, Lia Rodrigues a présenté sa dernière création, Piracema, une pièce silencieuse – ou presque – interprétée par onze danseurs dans une petite salle pleine à craquer meublée de sièges de tracteur en plastok, devant un public jeune, motivé, attentif (on a compté sur les doigts d’une main les départs précipités).
« L’être ensemble » dont elle parle dans un entretien accordé à Ève Beauvallet désigne à la fois la démarche profonde de la chorégraphe, impliquée dans un travail collectif de longue haleine où l’apport singulier de chacun est sollicité, et le résultat plastique qui se dégage de cette démarche expérimentale, positiviste, nourrie par l’improvisation individuelle, à savoir une forme chorale, sculpturale, un entremêlement de corps, de gestes, d’énergies très différents. Son engagement social au sein de la favela carioca dite du Maré lui a permis d’analyser très concrètement la notion de « chaos » et sans doute de l’appliquer à Piracema, qui donne tout d’abord une impression de désordre apparent.
Piracema, mot tupi, comme, du reste celui de « piranha », désigne le voyage à contre-courant que doivent faire certains poissons pour féconder, autrement dit, pour permettre à l’espèce de survivre (« Je la voyais, sur la plage, faire la sirène, onduler des fesses et se traîner sur le ventre, comme un poisson qui veut frayer, lâcher sa laite ou ses œufs. », écrivait Jules Michelet dans son journal). Et, de fait, la métaphore animale peut aider à comprendre le comportement, régressif jusqu’au stade reptilien, des acteurs sur scène. Par moments, comme pour illustrer ces propos, certains danseurs se mettent à gigoter, à secouer les hanches et à glisser sur le ventre.
Tout n’est pas parfait, certes, loin de là. Certains danseurs sont pour l’instant limités, que ce soit dans le travail de bras, dans la fluidité, dans l’expressivité même. Et on ne peut croire un seul instant aux velléités de la chorégraphe ou des interprètes en matière de provocation, à ces petits cris, grognements et reniflements énervants, à leur sourire machinal un peu bêta ou à leur toisement du public qui produisent plus de malaise que de signification précise – un gimmick, en outre, bien mieux exploité, jadis, par Anna Halprin.
La chanson qui boucle la boucle, Wave, signée Tom Jobim, interprétée par la « muse » de la bossa et de la MPB, Nara Leão, en 1984 dans son 33 tours Abraços e beijinhos e carinhos sem ter fim (Polygram 822 317-1 ou Philips PPD-1055), explique et résume le parti pris compositionnel, abstrait, informel sinon informe, de Lia Rodrigues. La structure est à base de chutes systématiques des danseurs et d’incessants flux et reflux - marée haute au début, côté cour, marée basse, par la suite, envahissement de tout le plateau, à un moment, embrouillement du ciel à l’aide de fumigènes, à un autre.
L’œuvre n’est ni gaie ni racoleuse mais, au contraire, rigoureuse et un peu désenchantée sur les bords. L’idée de la ola humaine est explorée en tous sens et pas simplement réduite à l’expression du public au stade de Maracanã. Chacun pourra y trouver son compte, car on reste ici dans le suggéré, l’ambigu, le douteux. Si l’auteure n’a pas totalement abandonné l’aspect représentatif, elle a fait l’impasse sur la narration. L’imagination aidant, on évoquera le naufrage de La Méduse, la tragédie immortalisée par Géricault.
La pièce peut paraître lente, voire un peu longue, mais elle n’est pas pour autant monotone, car la chorégraphe a un sens infaillible du contraste entre les temps forts et faibles ; elle sent toujours le moment où il faut décrocher et passer à tout autre chose (à un autre tempo, à un autre tableau, à une autre idée). Elle utilise pour ce faire les lignes de force du mouvement d’ensemble de son onzaine de fidèles danseurs (Amalia Lima, Ana Paula Kamozaki, Lidia Larangeira, Calixto Neto, Thais Galliac, Jamil Cardoso, Leonardo Nunes, Gabriele Nascimento, Paula de Paula, Bruna Thimotheo, Francisco Cavalcanti) ; elle n’hésite pas à recourir à la répétition de motifs singuliers, probablement trouvés par chacun des interprètes et agencés avec l’aide de l’incontournable conseillère en dramaturgie, en l’occurrence Silvia Soter : un tel tentera de se mordre les orteils, une autre chantera a capella une bossa bien sucrée (pléonasme !), une troisième placera sa main sous son nez pour éviter d’éternuer, un quatrième se touchera le ventre comme pour vérifier l’état d’une blessure, etc. Et, avec l’aide de Nicolas Boudier, elle joue savamment avec la lumière, comme une musicienne ; elle en inonde les danseurs ou, au contraire, en baisse l’intensité. Pas forcément dans un but théâtral, expressionniste, plutôt, nous a-t-il semblé, dans un souci rythmique, contrapunctique.
Après avoir exploité la nudité des corps dans une pièce précédente, Lia Rodrigues envisage celle du spectacle lui-même. Un art sans l’artifice du décor, sans l’accessoire de costumes particulièrement recherchés, que ce soit dans le sens du fastueux ou, au contraire, du haillon, sans pratiquement pas d’effet sonore ou musical, sans dialogues ou monologues. Une danse pure ou impure, peu importe, en tout cas sans concession.
photo : Nicolas Villodre